Je me suis beaucoup interrogée sur les articles que je souhaite écrire, les livres dont je veux parler.

Dois-je faire un article pour chaque livre ? Ou uniquement ceux qui m'ont vraiment plu ?

La réponse je l'ai trouvé en pensant à mon club de lecture ; nous y sommes pour parler de tous les livres que nous lisons, pour échanger, discuter, alors comme l'idée est de faire un peu pareil ici, j'ai décidé de tout mettre. Il y aura donc des articles courts, des plus longs, des passionnés et des plus ternes. Certains vous donneront peut-être envie de lire le livre concerné, d'autres vous donneront peut-être envie de me convaincre...

Alors soyez indulgents, et surtout n'hésitez plus à faire un commentaire !

Au plaisir de (vous) lire.

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mercredi 4 avril 2018

❤️❤️ "Ces rêves qu'on piétine" de Sébastien Spitzer



La fin de la seconde guerre mondiale approche, des colonnes de réfugiés des derniers camps de concentration sinuent dans la campagne, ce sont les derniers témoins à éliminer absolument.
Parmi ces réfugiés un rouleau de cuir fermé par une ficelle circule, dans ce rouleau des lettres. Elles sont le témoignage des camps, de l'abomination, mais aussi le témoignage de la plus grosse imposture du Reich.
Chacun, qui sera en charge du rouleau, rajoutera sa lettre, son mot, son message, jusqu'au dernier, jusqu'à Ava, cette petite fille rescapée, qui ne parle pas (encore) mais qui a tant vu, tant vécu.

Pendant ce temps à Berlin les derniers représentants du Reich se préparent aussi à disparaitre, la chancellerie sera bientôt prise par les russes qui arrivent.
Adolf et Eva se marient et se suicident, la famille Goebbels est présente, ce qu'il en reste. Magda et ses 6 enfants (l'aîné est prisonnier des russes), son aide de camp, le radio, le médecin, et le "rat" son époux fanatique.
Magda attend le "moment", elle n'en peut plus, sait que c'est la fin. Et elle se remémore...
Ses origines de fille bâtarde, une enfance isolée, pauvre, le pensionnat. Son ami-amour aussi, Viktor, le sioniste, son père adoptif... elle aura tout renié pour être "la première", pour être sur le devant de la scène.
Magda a été bouleversé par un livre écrit par un soldat de la première guerre, "À l'Ouest, rien de nouveau" de Remarque, livre qu'elle a mis longtemps a lire, et puis elle est allée voir l'adaptation cinématographique, avec son ami Viktor, et lors de cette représentation elle a aperçu pour la première fois celui qui deviendrait son mari, Joseph Goebbels. Il n'était pas là pour regarder le film mais pour dénoncer le traitre qui avait écrit le livre, le traitre qui critiquait la guerre...
Plus rien ne l'arrêtera, elle rentrera au parti et réussira à devenir ce qu'elle voulait, la première femme du pays, du Reich, une femme de pouvoir, pour cela elle a tout écrasé.

On pourrait se dire qu'il s'agit encore d'un livre sur la seconde guerre mondiale, le nazisme et les camps de concentration ; alors oui bien sur on retrouve l'horreur de toute cette guerre mais la construction de ce roman est assez originale et très intéressante.
Il y a une alternance de chapitres qui nous emmène de Magda Goebbels - dans son bunker et ses souvenirs - aux rescapés des camps qui transportent et transmettent un certain témoignage, et au milieu de ces chapitres il y a les lettres de Richard Friedländer à sa fille.

Un premier roman tout à fait réussi, où l'Histoire se mêle au romanesque dans une fresque terrible. C'est profond, puissant et tellement différent. Découverte d'un personnage important de notre Histoire contemporaine.
"Vous êtes l'incarnation de notre pire ennemi : l'oubli."
"Richard Friedländer a été. Il a lié son destin à celui de votre famille. Je suis Markus Yehuda Katz, fils de Salman et d'Olga Sternell. Et cette chaîne de mots, de moi, de nous, de noms infalsifiables, vous rattrapera, où que vous soyez. Il n'y aura pas d'oubli. Nous sommes le peuple qui doit durer, celui qu'on ne peut pas éteindre..."
Les éditions de l'Observatoire, 305 pages.

dimanche 11 février 2018

"Mécaniques du chaos" de Daniel Rondeau




GRAND PRIX DU ROMAN DE L'ACADEMIE FRANCAISE 2017

Un roman à plusieurs voix où l'on retrouve pêle-mêle un militaire africain qui a pris place dans l'ambassade américaine de Tripoli, un policier spécialisé dans le terrorisme, une journaliste française, un jeune africain de la banlieue, une étudiante française, un patron de la drogue toujours en banlieue, une immigrée, un diplomate-avocat turc, un diplomate français, un financier fils d'algérien immigré, une adolescente tunisienne et un archéologue.

L'archéologue est le seul qui dit "je", tous les autres sont racontés (à priori par l'archéologue).
Les histoires se mêlent, s'emmêlent et s'entremêlent, en passant de la France - ce pays où tout va mal, en perdition totale - à la Libye via la Turquie, Malte, la Tunisie ; nos protagonistes voyagent, complotent, s'organisent, se trahissent.

Au départ j'avoue que j'ai eu un peu de mal à suivre et puis petit à petit on rentre dans l'histoire, on se laisse happer par les personnages et l'engrenage de l'histoire où il est question bien sur de traffic de drogues, d'armes et d'antiquités mais tout cela pour cacher un autre traffic, celui des hommes qui partent pour le djihad, celui des hommes qui reviennent pour faire leur guerre sainte en France.

Un roman basé sur une réalité, notre réalité.
Il y a des rappels de ce que nous avons vécu, connu, et puis il y a la fiction qui n'est jamais bien loin mais qui aurait tout aussi bien pu être réelle.
On suit la montée en puissance des engagements de chacun, la bascule.
Il y a tout de même une petite note d'espoir, tout le monde n'est pas "fichu".

Une histoire intéressante servie par une écriture travaillée et agréable.
C'est dense, puissant.

Mon tout petit bémol peut-être serait l'histoire personnelle de notre archéologue et de son lien particulier à Rim la jeune adolescente qu'il a recueilli. J'avoue toujours me sentir mal à l'aise dans ce genre de relation où finalement on ne sait pas trop bien ce qu'il en est mais l'âge des protagonistes me pose problème.
"Hagards, hébétés, brûlés par le soleil et le sel mais tremblants de froid, giflés à chaque instant par des paquets de mer, les voyageurs se sont blottis les uns contre les autres. Ils chiaient tous dans leurs culottes. La peur. L'odeur de la merde était devenue plus forte que celle de la mer. Beaucoup essayaient encore de croire qu'ils allaient bientôt quitter leur radeau en caoutchouc et poser le pied sur la terre d'Europe, ce n'était qu'une question de patience. Il fallait encore un peu de courage. Certains priaient à voix haute. Tous ceux qui ne pleuraient pas."
"L'homme que j'avais en face de moi était armé d'un pouvoir de vie et de mort dans un monde qu'il simplifiait à l'extrême, aussi déterminé à tuer qu'à mourir. Très à l'aise, apparemment, dans cette violence binaire."
"Il avait soufflé au commandant Moussa l'idée de vendre sur le marché parallèle des statues ou des mosaïques de Leptis Magna. L'État islamique débitait et écoulait chaque jour des pièces du patrimoine syrien et irakien en même temps qu'il dynamitait des sites prestigieux sous le regard de ses caméras de propagande." 

Grasset, 458 pages.

dimanche 4 février 2018

"Underground Railroad" de Colson Whitehead



PRIX PULITZER - FICTION 2017

La guerre de Sécession n'a pas encore eu lieu, le nord est abolitionniste pendant que le sud des planteurs est toujours largement esclavagiste et raciste.
Le chemin de fer clandestin était un réseau de routes clandestines utilisées par les esclaves pour quitter le sud et (re)trouver la liberté au nord. 

Dans ce roman Colson Whitehead a fait de ses réseaux de vrais chemins de fer souterrains, avec des gares et des chefs de gare - qui étaient les personnes en charge d'accueillir et cacher les esclaves.

Et pour nous raconter cette histoire nous suivons Cora, une jeune femme noire née dans une plantation de coton de Géorgie qui va utiliser ce fameux chemin de fer souterrain pour tenter de se sauver et rejoindre le nord libre.

Cora est une jeune femme vive, intelligente et en colère. Sa mère l'a abandonné lorsqu'elle était petite pour se sauver, elle n'a jamais été retrouvé par le célèbre chasseur d'esclave mis sur traces. Ridgeway va donc poursuivre Cora pour se venger de la mère qu'il n'a jamais pu rattraper. Tout au long du périple de Cora il y a des amitiés, de l'espoir, de l'amour même, mais aussi de la sauvagerie, de la trahison, rien n'était simple en ces temps-là, dans ces régions...

L'écriture (ou la traduction) n'est pas de la grande littérature mais au-delà de ça le thème abordé par Colson Whitehead est assez fort. En nous racontant l'histoire de cette jeune femme qui veut trouver sa liberté, il nous replonge dans l'horreur de la traite des noirs, des négriers, de ces hommes et femmes arrachés à leur terre, leur pays pour être transformés en bête de travail, en esclave. Mais aussi l'horreur de la violence, des mauvais traitements, de la considération que peut avoir une partie du genre humain sur une autre, comme ça, juste pour une couleur de peau différente.
On nous parle aussi des essais thérapeutiques faits sur ces populations noires libres, le contrôle de leur reproduction, tout en leur faisant croire qu'ils sont égaux. 

Je n'avais, je crois, jamais lu de livre aussi fort sur les conditions de l'esclavage, sur la réduction de ces hommes et de ces femmes à des conditions pire qu'animal...
Dans "No Home" l'auteur nous parlait aussi de l'esclavage et de la traite des nègres, mais je n'avais pas ressenti une telle violence.

Sans forcément s'attacher énormément aux personnages j'ai malgré tout ressenti une forte empathie et j'ai eu besoin de faire tout mon possible pour rester en retrait afin de me protéger de toutes ces horreurs et abominations.

Finalement depuis tout temps l'homme a toujours été son pire ennemi, et il ne s'arrête pas. 

Albin Michel, 398 pages.

lundi 29 janvier 2018

❤️ "Parmi les miens" de Charlotte Pons



Manon est l'aînée d'une fratrie de 3, Gabriel est juste derrière elle, deux ans plus jeune, et plus loin, vient Adèle, 12 ans plus jeune.
Ils sont adultes, ne se fréquentent plus tellement, chacun a sa vie, ses regrets, ses rancoeurs.

Mais voilà, leur mère, Elsa, a un accident de la route, elle est dans le coma puis dans un état semi-végétatif.

Les deux soeurs et le frère se retrouvent, avec le père, autour de cette maman qui n'en ait plus vraiment une. Chacun réagit à sa façon, selon son vécu, son ressenti, son émotion. Chacun est différent, et surtout chacun avait sa propre relation à sa mère, une relation personnelle, individuelle qui n'est pas celle des autres. Ceci est valable pour tous, et pas toujours facile à gérer en "temps normal", alors en cas de crise cela devient assez compliqué. Et de vieux ressentiments réapparaissent, les non-dits ressortent, on se blesse, on se heurt, on se fait mal.

C'est Manon qui nous raconte l'histoire, c'est elle l'aînée, celle qui ne pleure pas, celle qui est assez radical, qui "rentre dans le lard", dit ce qu'elle pense sans prendre de pincette.
"...Je sens qu'elle est sur ses gardes depuis que j'ai si crûment exprimé le fond de ma pensée, et je prends soin de ne pas entrer dans son jeu. Je réponds visite, ménage, courses et repas pour papa ; elle réplique que ça ne remplit pas une journée. Je réponds que c'est ce qu'on attend de moi, l'aînée ; elle me dit que c'est insupportable cette façon que j'ai de tout vouloir porter."
"Toujours cette méfiance dans sa voix. Mais qu'ai-je bien pu lui faire pour qu'elle me considère ainsi, comme une ennemie ? Qu'est-ce qu'elle trimballe que j'ignore ? Et quand cela a-t-il débuté ?" 
Et puis petit à petit, les semaines et les mois passant, la situation ne s'améliore guère, et certains secrets font surface, et chamboulent encore une fois les relations des uns et des autres.

Premier roman pour moi plutôt réussi, très bien écrit et très bien mené. L'histoire est assez "dur" et je me suis pas mal identifiée à Manon sur beaucoup de perspective, de façon d'agir/réagir/interagir.... parfois ce fut très troublant.
Ce livre a eu des résonances très particulières qui ont probablement fait qu'il m'a touché, qu'il m'a ému, qu'il m'a eu.

L'incipit nous jette directement dans le bain, de l'histoire et du style :
"Il y a peu de choses que je n'acceptais pas venant de maman. La voir mourir en faisait partie."
Je trouve cette première phrase très belle, en tout cas elle a beaucoup d'écho chez moi, et elle me trouble beaucoup.

Le traitement du rapport au corps, du vieillissement, de la perte d'autonomie, de la dépendance est vraiment intéressant. Ce dégoût de la peau flasque, de ce corps qui n'est plus celui de l'être aimé ou si peu. Beaucoup de questions naissent, d'interrogations sur ce que l'on ferait soi-même dans cette situation, des choix que l'on prendrait, ce que l'on ressentirait....
Mes petits bémols sont que j'aurais peut-être aimé que les personnages soient un peu plus fouillés, notamment le père, j'aurais voulu en savoir plus sur lui et son ressenti. C'est Manon qui nous raconte, c'est surtout elle que l'on découvre mais c'est vrai que son frère et sa soeur sont importants et particuliers et quelques éléments nous manquent sur leurs relations.

Flammarion, 191 pages.

jeudi 25 janvier 2018

"Ma reine" de Jean-Baptiste Andrea


Il a 12/13 ans, et vit avec ses vieux parents dans une station service au pied de la montagne, il est "bizarre", différent des autres enfants.
Le médecin a expliqué à ses parents que sa tête avait arrêté de grandir, mais lui il ressent l'inverse, c'est tellement immense ce qu'il y a dans sa tête, tout ce qui s'y passe, qu'il a besoin d'espace, il a besoin de sortir de sa tête, "toucher le ciel avec une main et la terre avec l'autre".

Cet enfant-ado se raconte, nous raconte.
Il veut partir "loin" pour faire la guerre, pour prouver à ses parents qu'il est un homme, qu'il est grand.  Car ils ont décidé de l'envoyer ailleurs.
Alors il monte dans la montagne au-dessus de la station-essence, et arrive sur un plateau immense où il rencontre Viviane, une jeune adolescente qui va devenir sa reine. Une reine bien mystérieuse.

C'est une histoire d'amitié, d'amour, de rêve, d'enfance, de différence.

Un premier roman assez inattendu, mais plutôt prometteur, une jolie histoire pas toujours rigolote, mais qui pour une fois nous met dans la tête d'un enfant qui ne pense pas comme les autres, un enfant simple, sans méchanceté, plein d'amour.
"Si les gens lui avaient posé une question qui exigeait des mots il aurait répondu, mais personne ne lui demandait jamais rien. Alors voilà, il était muet la plupart du temps. J'ai acquiescé, c'était un peu pareil à la station. La différence c'est plutôt que de devenir muet, je préférais parler à mes jouets ou laisser les mots sortir au hasard, comme ça, pour ne pas les laisser s'empiler à l'intérieur."
 "Mais j'ai reposé doucement la trousse. Quelque part pendant le trajet j'avais lâché ma colère, elle devait être dans la luzerne à sécher au soleil parce qu'elle n'était plus sur moi, elle ne m'appuyait plus sur le front et les épaules. Je n'ai pas saccagé la chambre de Viviane, je n'ai rien défait ou cassé ou renversé. Je me suis juste assis sur le rebord du lit. C'était mieux comme ça."
L'Iconoclaste, 222 pages.

dimanche 21 janvier 2018

"Frappe-toi le coeur" de Amélie Nothomb

"Frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie." Alfred de Musset

C'est l'histoire de Diane.
Diane qui était belle et intelligente.
Diane que sa mère n'aimait pas.
Diane qui voulait devenir médecin.

Une première partie narre la naissance et l'enfance de Diane dans une famille un peu spéciale où tout le monde a conscience du manque d'amour maternel envers cette petite fille et que tout le monde essaie plus ou moins de combler.

Puis une seconde partie s'attache à ses années d'étude pour devenir médecin, à son mentor, Olivia avec qui elle va vivre une amitié très forte.

Comme d'habitude avec Amélie Nothomb, roman très court qui va droit au but, mais du coup je n'ai pas eu le temps de m'attacher ou de ressentir de l'empathie ; les caractères sont trop "gros" ce qui m'a empêcher d'y croire.
En fait le thème de l'enfant mal aimé par sa mère me paraissait intéressant et j'ai été déçu par la rapidité et la manière de le traiter.

Pourtant quelques jolis passages et réflexions. Bref, pour un Nothomb as usual...

"Marie eût-elle pu se conduire autrement ? Diane pensait que non. Sa mère n'avait pas assez d'intelligence, il lui était impossible de prendre du recul. À quoi cela rimerait-il d'adresser des reproches à une personne incapable de s'analyser, à plus forte raison avec tant d'années de retard ?"
Albin Michel, 169 pages.

vendredi 19 janvier 2018

❤️❤️ " Un certain M.Piekielny" de François-Henri Désérable



L'année du bac de français, F.H ne lut qu'un seul livre, La Promesse de l'aube, et sa bonne étoile lui valut d'être interrogé sur ce livre qu'il avait lu et relu.
Quelques années plus tard, suite à une série d'événements improbables, il erre par hasard dans Vilnius et se retrouve devant une plaque indiquant que Romain Gary a vécu dans cet immeuble, c'est alors que lui revient à l'esprit une phrase lu dans La Promesse de l'aube, au chapitre VII : "Quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire : au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M.Piekielny..."

Dès lors le narrateur, qui n'est autre que l'auteur, va s'acharner à retrouver ce fameux M.Piekielny.
F.H Désérable nous fait replonger dans La Promesse de l'aube mais aussi et surtout dans la vie de Romain Gary, cet homme fantasque et passionnant. Et beaucoup d'éléments peuvent être lus ou relus différemment après les découvertes faites dans ce livre.

On voyage aussi beaucoup à Vilnius (Wilno), dans le temps, à l'époque de la seconde guerre mondiale; M.Piekielny a-t-il été tué d'une balle dans la nuque ? A-t-il été déporté ? A-t-il disparu dans les ghettos ?
Recherches sur le web, dans les archives de Vilnius, rien n'arrête notre intrépide auteur pourtant parfois découragé et nous suivons ses pérégrinations et questionnements tout au long de cet espèce de voyage initiatique autour de M.Piekielny et de Romain Gary.

Écrit avec beaucoup d'humour et d'intelligence j'ai dévoré ce livre que j'ai particulièrement aimé. Il y a de la recherche, de la dérision, un amour tendre envers R.G.
J'ai aimé les alternances biographie/roman, j'ai aimé être parfois perdu par l'auteur et son auteur-modèle. Pour moi le traitement du sujet et de l'idée est brillant.

Bref une découverte vraiment très chouette que je recommande !

"Elle est devenue exceptionnelle [...] La Promesse de l'aube l'a tirée de l'oubli dans lequel tombent toutes les mères. Il y a des quantités extraordinaires de mères extraordinaires qui se perdent parce que leur fils n'ont pas pu écrire La Promesse de l'aube, c'est tout. La nuit des temps est pleine de mères admirables, inconnues, ignorées, entièrement inconscientes de leur grandeur, comme le fut ma mère. Il est vrai qu'elle était exceptionnelle par le panache, par la couleur, la flamboyance, mais pas par l'amour. Elle était dans le peloton de tête, c'est tout. La mienne, au moins, a eu droit à un livre."
"[...] tu m'aurais dit que l'important c'est d'y croire, et que d'ailleurs j'y avais cru, tu m'aurais dit que c'est ça, la littérature, l'irruption de la fiction dans le réel, et parodiant la bonne vieille parade de Boris Vian tu m'aurais dit mais voyons, mon cher F-H, cette scène est vraie, puisque je l'ai inventée." 
Gallimard, 259 pages.

mercredi 17 janvier 2018

❤️ "Encore vivant" de Pierre Souchon



Pierre Souchon est journaliste pour "Le Monde diplomatique" et "L'Humanité", avec "encore vivant" il écrit son premier livre qui est un récit autobiographique au cours duquel il nous raconte sa maladie.
En effet Pierre Souchon découvre vers 20 ans qu'il souffre de bipolarité, un diagnostic qu'il lui faudra reconnaitre, admettre, accepter afin de pouvoir vivre avec, vivre malgré.

Il vient de trouver un nouveau travail, s'est marié il y a quelques mois avec Garance issue d'une famille bourgeoise parisienne, mais tout bascule, il vit une phase maniaque intense au bout de laquelle il est récupéré à moitié nu en haut de la statue de Jean Jaurès mangeant du buis...
Hospitalisé en psychiatrie il aura de nombreuses visites de son père au cours desquelles il pourra évoquer son passé, ses origines cévenols paysannes, revenir sur les possibles raisons de son mal-être, enfin accepter sa maladie, son traitement.

En nous racontant cette hospitalisation, Pierre Souchon revient sur les débuts de sa maladie, les premières crises, la première hospitalisation, la peur de ce monde (de) fou. Et comment il est arrivé à enterrer son passé pour pouvoir avancer dans sa vie à lui.

Certes une fragilité génétique est largement reconnue dans les causes de la bipolarité, mais il y a aussi des "déclencheurs", et notamment pour Pierre Souchon, on comprendra qu'en plus des "declencheurs" classiques le secret, le poids du secret, a eu un impact énorme sur son histoire.

Il nous replonge dans la condition paysanne, le pays cévennol, son enfance où l'on parlait encore l'occitan, ses grands-parents qui ont eu la vie si dure...

Un premier livre vraiment très réussi. Pierre Souchon étant journaliste, il écrit depuis longtemps mais son besoin était d'écrire un livre, il l'a fait et très bien fait. Il manie la langue brillamment. Que ce soit à l'HP ou dans les châtaigneraies cévenols, il nous transporte avec tact et finesse.
Il y a aussi de la violence, parce que ce qu'il vit, ce qu'il ressent est violent, mais c'est un magnifique plaidoyer pour ces malades et leurs symptômes pas tout à fait comme les autres, lorsque le symptôme touche l'humeur, le comportement, nous autre avons tendance à "juger".... comme il l'explique très bien lorsqu'il parle des visites qu'il n'a pas reçu de sa famille et de ses amis alors qu'il était hospitalisé et toutes celles que sa soeur a eu pour une intervention sur un organe, une maladie avec de "vrais" symptômes; toute la nuance du jugement.

J'ai aimé sa manière de se livrer, sans retenu, simplement, j'ai aimé la relation avec le père, douce et tendre, complice. J'ai aimé sa sincérité, sa franchise.

« - Il faut jamais se vanter, Chichi. Il faut être humble. Tu sais d'où ça vient, "humble" ?        - Non ?                                                                                                                                   - De humus, la terre. Comme nous. »
« C'est très intéressant, les bibles. La charité, l'attention, l'amour de son prochain, dedans c'est tout expliqué, et le prochain peut méditer dans son asile, parfois pendant trente ans, ça laisse un peu de temps. »
 « La famille Claudel, de nouveau, vide un de ses membres à l'asile. Comme ce catholique clan confit de bourgeoisie avait condamné les fulgurances et les transgressions amours d'une artiste, la laissant agoniser de faim au bout de la longue nuit de l'internement, le voici, un siècle plus tard dressé tout entier pour détruire jusqu'à la trace d'un aliéné qui avait espéré, le temps d'une noce, s'incorporer dans leur sainte trinité - vanité des vanités ! Et que crève la différence, au fond d'une piaule dénudée ou au bout d'une corde, pourvu que l'honneur de la tribu soit préservé. »
La brune au rouergue, 248 pages.

mercredi 3 janvier 2018

❤️❤️ « Le Sans Dieu » de Virginie Caillé-Bastide



Bretagne, 1709, Arzhur de Kerloguen voit mourir son septième et dernier enfant suite à une terrible vague de froid qui a frappé la France et provoqué une grande famine ; son épouse en perd la tête...

Quelques années plus tard nous le retrouvons dans les Caraïbes sur un bateau de flibustiers, le "Sans Dieu". Il est devenu le terrible Ombre, cruel pirate redouté de tous.

Lors de l'attaque d'un bateau il fait prisonnier un abbé espagnol avec lequel il va nouer une relation très particulière et notamment avec lequel il va échanger sur le thème de l'existence de Dieu, ou plutôt le fait de croire en lui.
En effet Arzhur a cessé de croire à la mort de son petit Jehan, et toutes les cruautés auxquelles il a assisté depuis l'ont poussé sur cette voie. Il a quitté sa Bretagne natale en maudissant la religion et détruisant l'église de village.

Bien qu'étant devenu un monstre sanguinaire (selon l'abbé), il reste un homme intelligent et cultivé, qui conserve dans sa cabine un échiquier et de nombreux ouvrages.

Il est accompagné de Morvan qui devient son second, son fidèle lieutenant sur le bateau après avoir été son fidèle serviteur dans son domaine breton.

L'écriture est très agréable et adapté à l'époque. On est embarqué sur ses bateaux qui traversent les océans et on se laisse porter.
J'ai beaucoup aimé ce livre, l'ambiance décrite, les personnages et en particulier Arzhur. La relation qu'il tisse avec l'abbé et leurs discussions ; mais aussi les personnages secondaires sont tous attachants et intéressants. Malgré leur cruauté on se lie à eux.

Partageant quelque peu les interrogations de notre héros, j'ai particulièrement apprécié les échanges au sujet de l'existence de Dieu et sur le besoin/envie de croire des hommes.

On vogue encore longtemps sur ses mers dangereuses après avoir refermé le livre, on se promène avec prudence dans les ports qui fourmillent de mille activités et dangers.
Premier roman très réussi, une belle histoire qui ne m'a pas laissé en paix.

Merci maman pour cette belle découverte 😊

Éditions Heloïse d'Ormesson, 331 pages.

mardi 19 décembre 2017

❤️❤️ "Neverland" de Timothée de Fombelle


Une petite douceur, un petit bonbon sucré qui se dévore en quelques heures, et on se lèche les doigts pendant un petit moment de tout le sucre qui reste !

Timothée de Fombelle est l'auteur connu et reconnu de roman-jeunesse (Tobie Lolness, Vango...), pour la première fois ici il s'adresse aux adultes.

Il est difficile de "raconter" ce livre.
C'est un récit sur une tentative de retour en enfance, il y a des souvenirs mais pas seulement, il y a aussi ce petit quelque chose qui est plus de l'ordre du ressenti que de la mémoire, quelque chose qui vit dans notre chair et dans notre corps.
Timothée de Fombelle regarde le petit garçon qu'il a été, il se laisse conter son enfance, ce pays perdu dans lequel on se propulse grâce à une odeur, une image, une voix...

C'est beau et tendre, plein de poésie et de douceur.
On comprend finalement très bien pourquoi il écrit des romans pour les "enfants", cet enfant en lui qu'il a du mal à quitter, à laisser pour se tourner vers le monde des adultes.
Une jolie petite histoire qui fait du bien.
"Et quand, en découvrant un hiver une lettre de fiancé qu'il lui avait écrite au retour de captivité, je lus ces mots : « Je vous ai dit que toute ma vie serait consacrée à assurer votre bonheur et que je serais très difficile en cette matière, je ne veux pas pour vous d'un petit bonheur médiocre, à quatre sous, je veux un bonheur total, rayonnant, incommensurable. Je veux que vous viviez dans la gaité, dans la confiance, je veux que vous n'en croyiez pas vos yeux », quand j'ouvris, alors qu'ils avaient déjà tous les deux disparu depuis longtemps, cette lettre écrite à vingt ans, je ressentis le tremblement de terre que provoque en nous la parole tenue toute une vie."
"L'enfant est une île. Il ne sait et ne possède rien. Il devine des forces immenses sous les bandelettes qui serrent son corps. Pour lui, le lendemain n'existe pas. Le passé a déjà disparu. L'enfant commence par être cet instant suspendu, désarmé, qui jaillit comme un bouchon au milieu de la mer et regarde autour de lui." " - Oui. J'étais dans les rochers. Ils m'avaient l'air plus grands l'année dernière. Elle sourit sans me regarder.  -  C'est toi qui grandis. Aujourd'hui je me souviens exactement de ces mots. Et c'est vrai qu'en grimpant sur mon rocher, je me suis senti soudain différent. Une autre ligne à ajouter peut-être dans le cahier des jours où l'enfance m'a quitté."
"Mais au début, il n'y a que la sensation. Le monde vient cogner contre lui et l'enfant le laisse entrer."
"Je n'ai pratiquement pas de mémoire, et pourtant il y a un endroit où tout cela reste vivant. L'enfance n'habite pas la mémoire. Elle habite notre chair et nos os. [...] Elle est tout ce qui reste à ceux dont on dit qu'ils n'en ont pas eu. Je sens encore bouger en moi le corps de l'enfant."
 Il est des souvenirs que parfois on partage d'une certaine manière, et celui qui vient en particulier pour moi, j'ai la chance de pouvoir toujours en parler avec ma grand-mère. J'ai pu lui expliquer l'importance de ce vieux meuble en bois qu'elle a relégué ailleurs dans la maison mais qui pour toujours, pour moi, sera "le meuble à cadeaux" !
"Mais alors que la magie du tiroir sud reposait sur des objets tous anciens, périmés ou dépareillés, le tiroir supérieur, lui, encore plus large et plus fragile, n'était plein  que d'objets extraordinairement neufs. Une paire de chaussons dans son sachet, une valisette écossaise sous film transparent, une souris mécanique dans sa boîte. Le ravitaillement se fait sûrement par une trappe au fond du tiroir à l'aide de minuscules fourgons postaux tirés par des hannetons."
L'ICONOCLASTE, 117 pages.

mardi 12 décembre 2017

❤️ "Une fille dans la jungle" de Delphine Coulin



 "Elle s'était réveillée la première, la faim au ventre. Les autres dormaient encore dans la tente bleue, roulés en boule pour se tenir chaud, une portée de chiots sans mère."

Ils ont fui leur pays avec un seul objectif l'Angleterre ; bloqués depuis quelques mois à Calais dans cette jungle terrible qu'est le camp de réfugiés à, à peine, 33 km de leur ultime but, ils feront tout pour tenter d'y parvenir.

Mais les autorités françaises ferment le camp une bonne fois pour toute et nos six héros refusent de se laisser emmener loin de ces derniers 33 km. Ensemble ils vont braver le froid, la peur, la faim, la violence pour essayer encore et encore de passer de l'autre côté.

Hawa, Elira, les 2 filles - dont l'une vient d'Éthiopie et l'autre d'Albanie -, Milad, Jawad - son frère -, Ali et Ibrahim sont afghans ; tous sont des ado-enfants ils ont entre 8 et 18 ans. Le périple qui les a amené jusque là est d'une violence inouïe, ils ont été abusés, volés, violés, frappés... mais il garde espoir et malgré toutes les injustices leur force et leur volonté sont sans faille.

Une fois le camp démantelé il faut s'organiser pour ne pas mourir de froid, ne pas se faire attraper, et là, à côté de chez nous, pendant que nous sommes bien au chaud dans nos salons, ces enfants sont dans la boue, dans la rue...

Delphine Coulin a passé beaucoup de temps à Calais dans le camp, elle a rencontré des jeunes, a pu discuter avec certains. De ces échanges elle a tiré ce livre, un roman certes, mais un roman proche du récit, un roman proche de la réalité.
Elle dénonce une vérité qui fait mal, sans critique, sans pointer du doigt qui que ce soit, simplement une vie, des vies, d'enfants. Elle met aussi en lumière, un peu, le travail des bénévoles, de médecins sans frontière.

J'ai aimé ce livre, son écriture simple qui nous pousse à l'imagination, à la réflexion.
C'est tellement difficile d'imaginer cette vie pour des jeunes, c'est tellement difficile d'imaginer cette vie là en France.
Un simple constat, pas de solution, pas de jugement.

"Les habitants à qui elle avait pu parler l'avaient tous regardée avec une sorte de méfiance. Quand il n'y avait pas de grillages, il y avait des barrières, visibles ou non, entre elles et les gens, alors qu'ici dans la jungle, elle avait ses repères."
"À force de les considérer comme des bêtes, ceux qui les détestaient les forçaient à devenir des bêtes pour pouvoir les détester encore plus."
"Il disait que chacun avait son Angleterre, et pas seulement les migrants. Chacun avait besoin d'un espoir de changement."
"Son voyage, depuis l'aube où elle avait quitté la maison de son père pour aller rejoindre la femme de la téléboutique jusqu'à ce trottoir de Calais où le regard de Chef ou de ses hommes ne la lâchait jamais longtemps, lui a semble être une longue chaîne d'esclavages successifs." 
Grasset, 238 pages.

mercredi 6 décembre 2017

"Ils vont tuer Robert Kennedy" de Marc Dugain


Mark O'Dugain est professeur d'histoire à l'université de Vancouver, spécialiste des frères Kennedy et notamment de toutes les conspirations qui tournent autour de leurs assassinats.
Ce thème est devenu une véritable obsession pour lui, et après en avoir fait sa thèse, il a décidé de mener une enquête sur la mort de chacun de ses parents décédés de manière violente et brutale à une année d'intervalle lorsqu'il était adolescent. Décès qu'il pense être liés au meurtre de Robert Kennedy.

Beaucoup de théorie complotiste, de mégalomanie derrière ce professeur en recherche permanente de ses origines, de l'amour de ses parents et dans la peur et la fuite de l'abandon.

L'histoire débute avec l'assassinat de "Jack", et à partir de là on déroule le fil qui amènera son petit frère Bobby à se présenter au poste suprême en 1968, tout ceci entrelacé avec la recherche du professeur sur le passé de ses parents et notamment de son père ancien résistant français, thérapeute hypnotiseur et très vraisemblablement lié à des services secrets...

On y retrouve mêlés le FBI, la CIA - avec le professeur Godlove et son travail sur la manipulation psychologique - Hoover, Bush père, la mafia, les syndicats, etc.

Au départ j'ai eu un peu de mal à entrer dans l'histoire, à y "croire", puis, finalement, à la moitié du bouquin j'ai été embarquée, happée et me suis laissée prendre au piège du complot et de la manipulation.

Toutes ces théories sont glaçantes et pourtant probablement avérées pour la plupart d'entre elles,  l'image des chefs d'État américain n'en ressort pas tellement glorifiée même si nous n'avions pas vraiment besoin de ce livre pour nous en apercevoir...

Lecture très intéressante d'un point de vue historique, petit rafraîchissement sur la guerre froide et toute cette période post seconde guerre mondiale un peu trouble.

Marc Dugain ne mâche pas ses mots et ses idées, n'a-t-il pas peur de finir avec une balle dans la tête ?! 😉
"De longs mois et de nombreux entretiens avec des chercheurs travaillant sur la question m'ont été nécessaires pour comprendre que Timothy Leary était sous la discrète influence de la CIA. Je l'ai dit précédemment, la CIA et Leary travaillaient, chacun de leur côté, sur le même produit, le LSD, avec des objectifs contradictoires, du moins en apparence, Leary voulait libérer l'humanité. La CIA, de sont côté, avait offert une manne considérable à des universitaires et à des chercheurs en psychiatrie pour prendre le contrôle des individus sans violence, sans intervention militaire."
"Cette femme autoritaire avait opéré son propre diagnostic. Pour elle, son fils souffrait probablement d'un déficit hormonal et d'un déséquilibre psychique qu'elle me proposait de soigner moyennant une somme considérable. J'ai refusé en lui expliquant sans prononcer le mot honni que son fils ne souffrait d'aucune névrose mais qu'il appartenait seulement à une communauté d'individus dont l'objet sexuel n'est pas obligatoirement le sexe opposé. Je lui expliquai aussi que les souffrances auxquelles elle se référait ne tenaient pas à son état mais à la perception de celui-ci par la société et à l'image profondément blessante que celle-ci lui renvoyait." 
"Cet ennemi commun doit ensuite permettre de justifier la démence des moyens alloués pour le détruire. Il doit être assez menaçant pour qu'on puisse envisager d'aller jusqu'au coup d'État pour l'anéantir. Je remarque que cet ennemi est toujours défini au regard des risques qu'il fait penser sur la liberté, prétexte, pour lutter contre lui, à anéantir cette liberté."
"[...], l'inoubliable pourfendeur du mal, George W. Bush, le fils prodigue à qui il a manqué certainement un quart d'heure de cuisson à la naissance et dont le seul héritage est le cancer islamiste." 😂😂
Gallimard, 399 pages.

lundi 4 décembre 2017

"L'ordre du jour" de Eric Vuillard


GONCOURT 2017

Où il est question d'une réunion en février 1933 au cours de laquelle 24 grands noms représentants le monde de la finance et de l'industrie allemande - des noms d'entreprises aujourd'hui toujours connues et renommées - approuvent Hitler et sa politique nazi en participant financièrement à sa campagne électorale ;

Où Hitler reçoit le chancelier autrichien Schuschnigg, et obtient de sa part - sous la menace d'une invasion militaire - de faire entrer des éléments du parti nazi dans le gouvernement ;

Où Ribbentrop est reçu à diner au 10 downing street chez Chamberlain le premier ministre britannique et le fait tourner en bourrique alors que ce dernier vient d'apprendre l'invasion de l'Autriche par les troupes militaires allemandes ;

Où 4 dirigeants de 4 pays européens - Chamberlain, Daladier, Mussolini, Hitler - se retrouvent à Munich pour signer des "accords" ;

Où finalement Hitler envahira l'Autriche avec son armée bringuebalante, lourde, lente dans un pays déjà conquis ;

Où finalement avec un gros coup de bluff, un très bon coup de poker, Hitler a provoqué une guerre qui a mis l'Europe puis le monde entier à feu et à sang....

Nous découvrons les coulisses, les fondements de la seconde guerre mondiale, dans un récit court avec un style concis, précis. En peu de mots mais avec minutie Eric Vuillard nous montre tout l'absurde de l'enchainement des évènements.
Lecture très agréable et intéressante, un prix bien mérité !

Actes Sud, 150 pages.

mardi 28 novembre 2017

❤️❤️❤️ "Les Passeurs de livres de Daraya, une bibliothèque secrète en Syrie" de Delphine Minoui

"Face aux bombes, la bibliothèque est leur forteresse dérobée. Les livres, leurs armes d'instruction massive."
"Notre révolution s'est faite pour construire, pas pour détruire." 
Delphine Minoui est une journaliste franco-iranienne basée aujourd'hui à Istanbul, elle est grand reporter pour le Figaro et a remporté le Prix Albert Londres en 2006. Elle est une écrivain hors pair qui sait conter une réalité sans tomber dans le mélodrame.

Tout est parti d'une photo trouvée sur internet, sur la page Facebook de "humans of Syria", une photo représentant deux jeunes syriens entourés de murs de livres, un cliché qui évoque une bibliothèque secrète au coeur de Daraya.
Un cliché dont Delphine Minoui va tout faire pour retrouver l'auteur, pour comprendre cette image, ces jeunes, une bibliothèque au milieu de l'enfer syrien ?!

Daraya est un des berceaux du soulèvement pacifique de 2011, Daraya encerclée et bombardée depuis 2012, Daraya où il n'y a plus que quelques milliers d'habitants en octobre 2015 lorsque Delphine Minoui entre en contact avec Ahmad Moudjahed, l'auteur de la photo et l'un des fondateurs de cette bibliothèque secrète.

Pendant près d'un an elle va tenter d'établir un contact quasi quotidien avec ces jeunes syriens qui continuent de se battre pour la liberté. Via skype, whatsapp, Facebook, dès qu'un accès internet fonctionne les jeunes de Daraya lui envoient des messages, des vidéos, des photos et ils échangent de longues conversations.
Au départ Delphine Minoui a voulu se rendre dans cette banlieue de Damas mais cela s'est avéré totalement impossible, pour autant elle n'a pas voulu baisser les bras et souhaitait coûte que coûte pouvoir rendre hommage à ses jeunes et leur bibliothèque en écrivant un livre sur eux, elle souhaitait que ce livre puisse finir sur les étagères de cette bibliothèque improbable.

En parcourant les maisons éclatées par les obus, les jeunes révolutionnaires ont découvert des livres et décidé de les sauver, ils les ont rassemblés dans le sous-sol d'un immeuble abandonné ainsi transformé en librairie, chaque livre a été réparé, soigné, annoté (afin qu'il retrouve son propriétaire) et placé sur une étagère. On y retrouve des livres de littérature arabe, occidentale, des livres de psychologie, de connaissance de soi, de développement personnel, des livres de sciences, de la poésie, une ouverture sur le monde qui n'est pas Assad et son enfermement.
"Les livres, c'est notre façon de rattraper le temps perdu, d'effacer à jamais l'ignorance. [...] Le livre ne domine pas. Il donne. Il ne castre pas. Il épanouit."
Ce livre est le récit de ses jeunes qui se battent pour leurs livres, pour leur liberté de penser, mais c'est aussi un témoignage vibrant du siège de Daraya,  de cette population poussée à bout, bombardée tous les jours, et n'ayant plus rien à manger, jusqu'au bout, jusqu'à la fin...
"Dans ce sas de liberté qu'ils se sont créé, la lecture est leur nouveau socle. Ils lisent pour sonder le passé occulté. Ils lisent pour s'instruire. Pour éviter la démence. Pour s'évader [...]"
"Les livres nous ont sauvés. C'est notre meilleur bouclier contre l'obscurantisme."
"Je réalise à quel point la guerre est plus pénible à vivre pour la personne qui en est éloignée. Pour moi, la guerre fait partie de mon quotidien. Elle est mon quotidien. Je l'ai choisie et acceptée. À vrai dire, j'ai perdu la notion de peur."
 "Ils [les livres] me donnent l'impression de redevenir cet étudiant que j'étais, de ressembler à n'importe quel jeune homme du monde entier. Ils m'arrachent, l'espace d'un instant, à cette vie déformée qui est devenue mienne."
Pour retrouver l'interview de Delphine Minoui dans "La Grande Librairie" ICI
Vous pouvez lire l'article de son livre "Je vous écris de Téhéran"que j'avais énormément aimé.

Le Seuil, 160 pages.

"Les Bourgeois" de Alice Ferney


Ce roman raconte l'histoire d'une famille bourgeoise, catholique, parisienne ; histoire qui couvre le XXème siècle.

Henri, le père de la famille, est né en 1895 et Mathilde, son épouse, en 1897 ; ils auront ensemble 10 enfants, 8 garçons et 2 filles qui naitront entre 1920 et 1940. Une grande et belle famille qui traversera le siècle et ses péripéties.

Après avoir combattu lors de la première guerre mondiale, Henri aura sa propre maison d'édition, il sera un père de famille juste, sévère et fervent catholique.
Dix enfants en vingt ans cela fait une grande différence générationnelle, et inévitablement entre les premiers et les derniers le clivage est important.
Les ainés seront exactement comme ils ont été éduqués dans la religion et la tradition, les derniers seront plus dans la mouvance de la modernité et de l'évolution du monde. Il y aura des militaires, des marins, un avocat, un médecin... bref les Bourgeois seront des bourgeois.

C'est une histoire plaisante à lire, on passe du bon temps, mais c'est un peu lent... on ne s'attache pas vraiment aux personnages car finalement leur histoire est on ne peut plus banale, et il ne se passe pas grand chose.

Ce que j'ai vraiment aimé dans ce livre, en revanche, ce sont les passages liés aux faits historiques, les deux guerres mondiales, la guerre d'Indochine (traitement un peu rapide), la guerre d'Algérie, mai 1968, la révolution féminine, la loi sur la contraception puis le droit à l'avortement, jusqu'aux attentats de janvier et novembre 2015. Ces passages là sont beaucoup plus forts et intéressants, une autre énergie circule.
Tout cela vu dans le prisme de cette famille bourgeoise, catholique, où les femmes, en jupe ou robe, sont à la maison à s'occuper des enfants, à gérer la maison. Evidemment quelques clichés mais en même temps c'est aussi une vérité.
"Et quand on a vécu un pareil abandon, que fait-on ? On replante des arbres, dit Louise. Ce serait donc la mort de Mathilde, l'écho dévastateur dans la vie de sa fille et la réparation nécessaire qui auraient déterminé la vie de Louise." 
Actes Sud, 350 pages.

NB: gros questionnement, les personnages sont les mêmes que ceux magiquement rencontrés dans "l'élégance des veuves" et qui d'un coup ne sont plus aussi beaux, fins et délicats ! Mais pourquoi ?
Les mêmes noms, les mêmes personnes, le même nombre d'enfants.... 
Je me sens un peu perplexe et ne sais trop quoi penser... Une bonne question à poser à l'auteur...


et la réponse trouvée sur le site de Actes Sud : 
"J’ai choisi dix personnages qui m’étaient familiers, les huit fils et deux filles de Mathilde et Henri Bourgeois, héros il y a vingt ans de mon roman L’Élégance des veuves. Ils occupent les places favorites de la bonne société – l’armée, la marine, la médecine, le droit, les affaires."

dimanche 19 novembre 2017

❤️❤️❤️ "Marx et la poupée" de Maryam Madjidi



GONCOURT DU PREMIER ROMAN 2017

Maryam Madjidi est née en 1980, en Iran où elle a vécu jusqu'à l'âge de 5 ans, elle est ensuite partie en exil avec sa famille en France, à Paris.

Dans ce roman/récit elle revient sur les différentes étapes de sa vie, entre l'Iran et la France, entre ses deux langues, ses deux cultures. 

Elle nous parle de son enfance à Téhéran, y compris de sa vie de foetus - en effet sa mère enceinte manifestait dans les universités - de la révolution, des manifestations, des arrestations... puis le départ en France et cette nouvelle vie qui commence pour elle. Elle qui décide de ne plus être iranienne, de ne plus parler cette langue, de devenir complètement, totalement française. Ce qu'elle fera.
"Ainsi, dans la tête de la petite fille, s'est tu le persan. Sa langue a foutu le camp. [...] Ainsi s'est tu le persan. La petite fille comprend qu'ici, il ne sert à rien de le parler. Personne ne lui répondra.  Alors il se passa quelque chose d'étrange : elle avala sa langue. Elle ferma les yeux et elle engloutit sa langue maternelle qui glissa au fond de son ventre, bien à l'abri, au fond d'elle, comme dans le coin le plus reculé d'une grotte."
Et lorsqu'elle sera une jeune femme, étudiante, elle va renouer avec cette langue, le persan, et retourner pour la première fois dans son pays natal. Retour qui sera difficile, elle retrouve sa famille, sa grand-mère, elle rencontre un homme, ne veut plus repartir ; mais sa famille la pousse dehors, elle a été élevée dans la liberté !
"C'était le premier voyage, le premier retour à la terre-mère, la première descente vers l'origine. Une descente ou une chute, je ne sais pas. J'ai failli perdre la tête. J'ai glissé sur mon identité. Je suis tombée."
Dans ce texte, les chapitres sont courts et presque séparés les uns des autres, chacun a son style, chacun à son message, chacun a son émotion. Elle joue avec les mots, elle joue avec la langue, les langues, elle en joue dans le livre, elle en joue dans sa vie. 
Et elle en joue très bien.

C'est beau, très beau
Touchant, émouvant, 
Fort et magnifique

Une puissance incroyable se dégage de ce texte, en même temps qu'une douceur intense et un amour fou, pour son histoire, son pays, sa famille, sa vie.

Je pense que son choix narratif peut en perturber quelques uns, moi il m'a touché, il m'a pris, c'est ce qui donne toute la force à ses mots, ses phrases.

Aujourd'hui Maryam Madjidi enseigne le français à des mineurs étrangers, elle sait, elle connait ce sentiment d'étranger, de ne pas connaître la langue. 
J'imagine qu'elle doit être une enseignante incroyable, très compréhensive.

Je recommande vivement la lecture de ce livre qui mérite très largement ce prix Goncourt. 
Et j'attends impatiemment la suite, auteur à suivre !
"Je déterre les morts en écrivant. C'est donc ça mon écriture ? Le travail d'un fossoyeur à l'envers. Moi aussi j'ai parfois la nausée, ça me prend à la gorge et au ventre. Je me promène sur une plaine vaste et silencieuse qui ressemble au cimetière des maudits et je déterre les souvenirs, des anecdotes, des histoires douloureuses ou poignantes. Ça pue parfois. L'odeur de la mort et du passé est tenace. Je me retrouve avec tous ces morts qui me fixent du regard et qui m'implorent de les raconter. Ils vont me hanter comme mon père, qui se réveillait en sueur chaque nuit durant des années. Invisibles, ils suivent mes pas. Parfois, je me retourne brusquement dans la rue et je vois des bouches effacées."
"De « manière provocante » veut dire dans l'intention de violer l'esprit pur et chaste de l'homme qui s'efforce de ne pas être tenté par ces créatures diaboliques mais qui a l'esprit tellement bien placé dans le cul et le sexe des femmes que le moindre poil féminin le fait sortir du droit chemin."
"J'aurais aimé ramasser les lambeaux de tes rêves, les sauver, les enfiler comme des perles dans ma guirlande de mots à moi, et l'accrocher au sommet d'un arbre pour que ça bouge et vive encore."
"- Tu sais ce que ça fait d'être nulle part chez soi ? En France, on me dit que je suis iranienne. En Iran, on me dit que je suis française. Tu la veux ma double culture ? Je te la donne, va vivre avec et tu viendras me dire si c'est une « belle richesse » ou pas."
Le Nouvel Attila, 202 pages.

samedi 18 novembre 2017

❤️ "La sorcière" de Camilla Lackberg


Dixième tome de la série avec Erica Falck et Patrick Hedstrom de la romancière suédoise Camilla Lackberg dans lequel nous retrouvons les protagonistes habituels, Patrick et Erica mais aussi tous ceux qui les entourent avec leurs caractères et leurs petites histoires.

Toujours sur le même modèle il y a l'histoire actuelle et une autre histoire en parallèle qui se passe 300 ans plus tôt et dont le lien ne sera découvert qu'à la toute fin.

Nea, 4 ans a disparu de la ferme de ses parents ; 30 ans plus tôt une autre petite fille, Stella, aussi 4 ans, avait également disparu de cette ferme et avait été retrouvé morte dans la forêt. Existe-t-il un lien entre ses deux affaires ?
À l'époque deux adolescentes de 13 ans, Helen et Marie, avaient été reconnues coupables du meurtre; aujourd'hui Helen vit toujours dans le coin et Marie vient de revenir dans le village...

L'auteur colle de plus en plus à l'actualité en insérant dans son histoire un camp de réfugiés syriens, des adolescents en perdition, pour certain c'est "trop", pour moi je trouve que son récit n'en est que plus riche, c'est bien ce à quoi Camilla Lackberg nous avait habitué mais en plus abouti.

J'ai trouvé l'intrigue très bien menée, les personnages sont plus nombreux et forts ; je me suis bien laissée prendre par l'histoire et emmenée jusqu'au bout.

Un bon roman policier, pas de déception, on retrouve Camilla Lackberg dans son style, avec un peu plus de force.

Actes Sud, 704 pages.

jeudi 16 novembre 2017

❤️❤️❤️ "La serpe" de Philippe Jaenada


PRIX FEMINA 2017

Octobre 1941, c'est le matin et Henri Girard sort du château d'Escoire en appelant au secours, il vient de découvrir, sauvagement assassiné à la serpe son père, Georges, sa tante, Amélie et la bonne, Louise. Les premiers sur les lieux sont les gardiens du château, les Doulet. Très vite les gendarmes sont là, les premières constations, les premiers relevés... et les soupçons se portent tout de suite sur Henri, seul rescapé pourtant présent dans le château au moment des faits.
Mystère et boule de gomme, bah non pas tellement finalement puisque très très vite Henri est arrêté, toute l'enquête se fera à sa charge et après plusieurs mois d'attente viendra son procès et contre toute attente, en un temps historiquement record (moins de 15 minutes) il est innocenté !!!
Bon d'accord mais c'est quoi donc ! Mais oui mais oui...

Philippe Jaenada reprend donc l'enquête, en quelque sorte.
Tout d'abord il nous fait la bio de Henri Girard (devenu Georges Arnaud, célèbre auteur du "Salaire de la peur" !), puis il revient sur le procès et un rapide exposé des faits et enfin il mène sa propre enquête pour arriver à SA conclusion de l'affaire.

J'avoue je ne suis pas du tout objective parce que totalement "in love" avec Philippe Jaenada (je parle de l'auteur bien sûr). J'aime son style, son humour, sa curiosité.
Je suis assise au coin du feu, bien enfoncée dans un fauteuil moelleux, il est près de moi, un verre de whisky à la main, une cigarette allumée et il me raconte une histoire, je suis toute ouïe, fascinée, j'écoute - alors qu'en réalité je suis empêtrée avec un gros livre bien lourd dans les mains - mais il me fait cet effet là.

Voilà, donc ! Philippe (j'ai envie d'être un peu familière) enfile son imperméable de Columbo - et les verres de whisky (!!) - et part à Périgueux trouver de nouveaux indices et surtout se plonger dans les archives de l'Affaire.
Ainsi on avance pas à pas dans l'enquête, au milieu des digressions que l'on aime (que l'on attend ?), un peu de sa vie privée (très auto-critique et sans compassion avec lui-même), un peu de ses deux précédents romans ("Sulak" (qu'il va vraiment falloir que je lise) et "la petite femelle" (quoi vous ne l'avez pas encore lu ??!!)), toujours autant d'humour, beaucoup de recherches et de travail et une écriture passionnante. Un vrai polar mais dans la vraie vie !

Soyons sérieux.
On découvre une justice un peu étrange, tout d'abord dans l'énoncé des faits où il apparaît très clairement qu'Henri Girard ne peut qu'être coupable, et finalement en quelques minutes de délibération le jury l'acquitte. C'est très étrange. Et bien qu'il ait eu un des meilleurs avocats pour le défendre (Maurice Garçon) cela reste très troublant. Que s'est-il réellement passé ? Clairement le président du tribunal est en faveur de la défense, mais pourquoi ?? Qu'Henri Girard ait été coupable ou pas, cela laisse penser qu'il y a eu plus d'une erreur judiciaire.
Puis lorsque l'on découvre les arcanes de l'enquête cela laisse d'autant plus rêveur... soit Philippe est un héros, ultra-intelligent, qui voit tout et sait tout, soit (et désolée Philippe mais c'est plus probable (en revanche je reconnais l'ENORME travail qui a été fait)) il y a eu un sérieux laisser-aller au cours de l'enquête. On voit ce qu'on veut, on garde ce qui nous arrange et on fait sa petite tambouille avec tout ça. Nous ne saurons probablement jamais le fin mot de l'histoire, mais je reconnais que Philippe m'a plutôt convaincu dans son interprétation des évènements (ok ok je sais, aucune objectivité...).

Bref, ce livre est passionnant, drôle, savoureux... mais très lourd.
Évidemment je recommande plus que plus, et en profite pour vous (re)conseiller de lire "La petite femelle" que j'avais aussi adoré !!

"Voilà, j'aime bien les faits divers, le sordide ne me dérange pas à priori, mais en réalité, honnêtement, ça dépend : quand on a le sentiment de connaître quelqu'un, même si ce n'est pas vrai, quand on s'est attaché d'une façon ou d'une autre, ce n'est plus la même histoire. Ça désole, ça blesse, le sordide dégoûte."
"Enfin, à son ennemi le plus buté, Joseph Martigny : «Je fais bonne figure mais je sens chaque jour se perdre ma confiance dans la vie, toute ma jeunesse d'âme.»" 


Julliard, 648 pages.

samedi 11 novembre 2017

"Un loup pour l'homme" de Brigitte Giraud


1960, Antoine est appelé en Algérie, cependant il ne veut pas aller au combat, il ne veut pas utiliser une arme à feu et avoir à tirer sur quelqu'un. Alors il se forme pour devenir infirmier.

Lorsqu'il quitte la France pour Sidi-Bel-Abbès il laisse sa jeune femme, Lila, tout juste enceinte. C'est un déchirement pour ce jeune couple.

En tant qu'infirmier Antoine est affecté à l'hôpital militaire de Sidi, il n'a pas à aller combattre mais se retrouve au contact des blessés et de leurs histoires.
Parmi ces blessés il y a Oscar, un jeune homme amputé d'une jambe et qui ne parle plus ; Antoine va se sentir irrémédiablement attiré vers lui, il est là pour l'aider, le sauver.

Et puis Lila, restée à Lyon, écrit à Antoine qu'elle ne veut pas vivre sa grossesse seule, avoir leur enfant seule, alors elle prend l'avion et rejoint Antoine. C'est ainsi qu'ils s'installent ensemble dans un petit meublé. C'est presque comme des vacances pour Lila, les balades, le soleil, les orangers.
Seulement la situation en Algérie se dégrade, et quelques mois après avoir mis au monde une petite fille, Lila doit retourner en France et attendre le retour d'Antoine.

C'est un très joli roman qui très simplement nous décrit la situation en Algérie vue des coulisses de l'hôpital. Nous ne sommes pas au front, mais à l'arrière, dans "l'après" où finalement c'est peut-être le pire. Il faut ramasser les morceaux et reconstruire ces hommes qui ont tout laissé sur le champ de bataille, un peu de leur corps, un peu de leur âme...
Et puis on découvre la solitude des soldats, ils ne connaissent finalement rien du contexte, et font simplement ce qu'on leur dit, petit à petit la vérité sur la situation va apparaître et les troubler. Ils découvrent que tout n'est pas ni tout blanc ni tout noir, que c'est compliqué, les algériens, les pieds-noirs, les harkis.... La plupart de ces soldats arrivent de leur campagne qu'ils n'avaient, pour la plus grande partie, jamais quittée.

Beaucoup de tendresse, de chaleur, un vrai regard humain sur toutes ces horreurs.

"Il traîne la  patte, il sent qu'il pourrait se mettre à boiter, à vaciller, tant ce qui monte en lui le déséquilibre. Il n'a plus de raison de rester là. L'hôpital, l'Algérie. C'est comme si sa mission était terminée. À quoi peut-il encore servir dans cette guerre dont il ne voit que l'arrière-cour cabossée ? Il sait qu'il va continuer à soigner, il n'a pas le choix, c'était son désir, ne pas tenir une arme. Il est celui qui arrive après, qui colmate et qui répare."
"Lila les rejoint le temps d'une étreinte dans la lumière feutrée qui sera bientôt celle de l'hiver. C'est une image sans paroles, dont on n'a pas l'habitude, celle d'un homme en chemise militaire étreignant une femme dont la silhouette habillée de rouge dissimule une petite fille de six semaines, qui tente de lever la tête vers son père et d'attirer toute son attention."
"Il voudrait qu'Oscar ne renonce pas, il peut vivre sans sa jambe. Les gars dans les tiroirs auraient donné cher pour s'en tirer avec un membre amputé. Oscar doit l'attendre, ils ont encore beaucoup à accomplir ensemble."  
Flammarion, 245 pages.

lundi 6 novembre 2017

"Bakhita" de Véronique Olmi

PRIX DU ROMAN FNAC 2017

Elle a sept ans lorsque ses ravisseurs l'enlèvent à sa famille,à son village,à son Darfour natal, elle va traverser le Soudan en marchant, enchaînée ; elle en oubliera son nom et celui de son village.
Ses nouveaux maitres l'appellent Bakhita ; elle sera battue, violentée, maltraitée, telle les esclaves de son époque.
Et puis la chance et le destin lui souriront, elle sera rachetée par un consul italien qui cédant à ses supplications la ramènera finalement en Italie où après de nouvelles péripéties elle entrera dans les ordres, et sera canonisée plus tard par Jean-Paul II.

L'histoire de cette femme est assez incroyable.
C'est une vie de soumission sans renoncement, d'un espoir qui reste vaillant tout au long de son existence. C'est une femme au destin incroyable et qui a su prendre des décisions importantes, et donc prendre sa vie en main au moment où il le fallait. Pour cela elle a été clairvoyante, elle a su déceler dans sa destinée ces tournants qu'il ne fallait pas rater, et sur lesquels il ne fallait pas céder.
Bakhita, qui n'a plus de langue à elle tellement elle a été ballotée, vit dans ses souvenirs, dans les sensations de son enfance, le contact, le souffle. Elle aura toujours un lien très particulier avec les enfants qu'elle aime et comprend.
En Italie même si elle n'est plus physiquement maltraitée, sa vie ne sera pas de tout repos. Tout d'abord sa négritude fait peur, y compris chez les soeurs, et à la fin elle sera encore malmené par ses consoeurs sous prétexte de faire connaître son histoire.
J'avoue avoir été beaucoup plus touché par la fin du livre et les dernières tribulations de Bakhita à un âge avancé, j'ai été choqué par le manque de considération dont elle a été victime, ne serait ce qu'en tant que vieille femme.

Maintenant j'ai tout de même un bémol sur la manière dont le récit est mené. J'avoue avoir été assez déçue par le choix de l'auteur.
J'avais déjà lu plusieurs romans de Véronique Olmi qui m'avaient tous touché et pris aux tripes.
Là, malheureusement je suis restée assez "indifférente", le ton du livre ne m'a pas plu et j'ai trouvé que l'auteur ne s'engageait pas tellement dans cette histoire, je me suis retrouvée simplement observatrice d'une histoire hors du commun qui aurait dû me donner des papillons dans le ventre.
Dans l'ensemble j'ai l'impression d'être passé à côté de ce livre.

Que cela ne vous empêche pas de lire ce livre qui est en revanche très facile, car autour de moi il a plutôt été largement apprécié.

Albin Michel, 455 pages.