Je me suis beaucoup interrogée sur les articles que je souhaite écrire, les livres dont je veux parler.

Dois-je faire un article pour chaque livre ? Ou uniquement ceux qui m'ont vraiment plu ?

La réponse je l'ai trouvé en pensant à mon club de lecture ; nous y sommes pour parler de tous les livres que nous lisons, pour échanger, discuter, alors comme l'idée est de faire un peu pareil ici, j'ai décidé de tout mettre. Il y aura donc des articles courts, des plus longs, des passionnés et des plus ternes. Certains vous donneront peut-être envie de lire le livre concerné, d'autres vous donneront peut-être envie de me convaincre...

Alors soyez indulgents, et surtout n'hésitez plus à faire un commentaire !

Au plaisir de (vous) lire.

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jeudi 20 mai 2021

"Ritournelle" de Dimitri Rouchon-Borie

 

RITOURNELLE


Pour ce deuxième roman de Dimitri Rouchon-Borie, la maison d'édition Le Tripode a repris un texte déjà publié en 2018, inspiré d’un fait divers. 

 

 

En assistant à leur procès, nous découvrons l’engrenage infernal qui a amené trois hommes 

à commettre l’irréparable.

 

 

Mais plus que ça c’est la bêtise et le désœuvrement qui se mettent en scène devant nous, impuissants témoins de l’absurdité de ce drame. 

 

 

Trois hommes se retrouvent dans un bar, l’ennui, l’alcool, leur vie (de merde) qui n’en est pas une, la famille protectrice qui n’existe pas, la violence quotidienne, permanente et c’est l’engloutissement, le dérapage, le piège qui se referme sur une barbarie sans nom.

 

 

Le style est totalement différent du roman précédent, ici les phrases sont courtes, on est dans le rythme du procès, des interrogatoires menés par le juge, c’est comme une pièce de théâtre, une tragédie.

C’est poisseux, gluant, il n’y a pas d’excuse, ni explication, juste la folie du mécanisme de la spirale diabolique. 

 

 

Je suis contente d’avoir aimé ce texte car j’avais été bouleversé par le démon de la colline aux loups et j’avais peur de la déception ; malgré la différence de style l’écriture est toujours là. Et même si le sujet est difficile, il est un témoignage d’une certaine réalité.



Le Tripode, 155 pages. Mai 2021

vendredi 27 septembre 2019

"Les choses humaines" de Karine Tuil


Jean Farel est un journaliste/présentateur politique de télé depuis plus de 30 ans, il s'est construit seul ce qui le rend intransigeant ; il est ambitieux et ne veut laisser sa place à aucun prix bien qu'il ait déjà atteint les 70 ans. La vieillesse et la mise à l'écart le terrorise.
Il est marié à Claire Farel, une franco-américaine, essayiste et féministe, 30 ans plus jeune que lui.
Ensemble ils ont un fils unique, Alexandre, brillant étudiant à Standford en Californie.

Cette famille va être bouleversée, renversée, écrasée, par une accusation de viol. Accusation qui survient juste après l'affaire Weinstein  et en plein #metoo et #balancetonporc.

Karine Tuil nous décrit avec finesse et précision le milieu journalistique de la télé, le pouvoir, la peur de vieillir et d'être évincé. Encore une fois elle ne cache rien de ses personnages et en fait des être humains complets avec leurs qualités, leurs défauts et surtout leurs questionnements ....

C'est un roman qui parle de viol, de sexe, de consentement, mais aussi de zone grise.
Un roman qui parle très bien de notre société mais sans simplification, elle nous montre parfaitement l'ambiguité des situations, les rouages de la justice, l'ambivalence des personnages.
Un roman qui fait beaucoup beaucoup réfléchir, il n'y a pas de parti pris mais l'exposition d'une histoire, de faits, de ressentis, et honnêtement, c'est perturbant.
Que l'on se mette à la place de chacun des personnages et nos émotions, nos impressions changent et évoluent, pour ça ce roman est brillant.

Mais cette ambivalence fait un peu peur, on voudrait que les choses (humaines) soient plus simples que ça...
Ce que Karine Tuil pointe du doigt est la complexité de l'humain et des relations, la complexité du jugement mais aussi des émotions ressentis, des moments vécus.
Ce qui est effrayant c'est que chacun est sincère, et pourtant chacun voit sa vie détruite.
Un livre remarquable qui pousse à la réflexion. Une fois la dernière page tournée on ne peut pas le quitter comme ça, on a besoin d'y penser, d'en parler, de discuter.

Gallimard, 342 pages. Juin 2019

jeudi 18 avril 2019

"L'empreinte" de Alexandria Marzano-Lesnevich



Alexandria fait des études de droit car elle veut devenir avocate, comme ses parents.
Depuis toujours elle est contre la peine de mort et c'est pourquoi elle choisit de faire un stage dans un cabinet d'avocats en Louisiane spécialisée dans la défense des condamnés à mort.

Le premier cas auquel elle se trouve confronté va changer sa vie, c'est celui de Ricky Langley qui a assassiné le 7 février 1992 le petit Jeremy Guillory âgé de 6 ans.
Ricky Langley n'a pas encore trente ans mais a déjà été arrêté pour pédophilie.
Pour Alexandria c'est un choc qui la renvoie à sa propre histoire.

Ce récit est une alternance entre un compte-rendu journalistique/enquête sur l'histoire de Ricky Langley, comment il est arrivé à l'assassinat de Jeremy, ses trois procès, et l'autobiographie de l'auteur, sa rencontre avec un pédophile, dans sa famille.
Elle manie parfaitement ce va-et-vient entre les deux récits et les rapprochements qu'elle peut faire entre les deux.

C'est un texte troublant, d'une très grande intelligence.
On y découvre les failles de deux familles (je ne peux m'empêcher de noter qu'il n'y a qu'une lettre de différence entre ses deux mots), le poids du secret, des non-dits, l'absence de reconnaissance de la vérité.
Mais aussi les faiblesses de tout un système, de notre société.
Peut-être que les différentes prises en charge ont évolué aujourd'hui, j'ai envie d'y croire, mais malheureusement on découvre tous les jours que le silence est encore très lourd.

Mais ce livre n'est pas noire -pas totalement- car Alexandria voit la possibilité d'une résilience, d'un retour à la vie, ce qui ne veut pas dire oublier ou cacher, au contraire, dire, parler, informer .

Un livre dérangeant mais nécessaire ; une écriture simple, direct.

Éditions Sonatine, 471 pages, Traduction de Heloïse Esquié.

jeudi 13 décembre 2018

"Mille petits riens" de Jodi Picoult



Ruth est africaine-américaine, elle est sage-femme dans l'hôpital de sa ville depuis plus de 20 ans.
Elle a un garçon, brillant lycéen, qu'elle élève seule, son mari est décédé en mission en Afghanistan il y a déjà plusieurs années.
Ruth vient d'un milieu pauvre, sa mère est femme de ménage dans une riche famille (blanche) new-yorkaise, mais Ruth a voulu faire des études et à force de conviction et de persévérance elle a réussi à se hisser dans la classe moyenne, où elle n'est entourée que de blancs....

Un jour Ruth prend son service, un bébé est né peu de temps auparavant, elle va donc à sa rencontre pour s'en occuper. Le contact avec les parents lui semble étrange mais elle fait son travail sans se formaliser et plus tard sa chef vient l'informer qu'elle ne peut plus s'occuper de ce bébé car les parents ne souhaitent pas que des personnes africaines-américaines s'approchent de leur famille...

Trois jours après sa naissance le petit Davis décède et bientôt Ruth est mise à pied, puis en garde à vue et accusée de meurtre ....

Davis était un petit garçon né dans une famille de suprématistes blancs qui ont décidé d'attaquer Ruth pour le meurtre de leur enfant.

L'histoire nous est racontée à travers les voix de trois personnages ; Ruth, évidemment, qui est notre personnage principal, Turk qui est le père suprématiste et Kennedy qui sera l'avocate de Ruth.

On pourrait penser encore une histoire de racisme.... mais non, enfin si bien sûr, mais l'histoire est plutôt bien montée. L'auteur soulève des questions intéressantes, en particulier du côté des blancs qui se disent et se pensent non-racistes, elle met le doigt sur des phrases, des (fausses?) idées, qui peuvent sembler non-racistes mais sont finalement mal-perçues. Tout est une question de vécu, de quotidien, d'empathie.

L'auteur met en place le contexte, l'histoire qui va amener à l'arrestation de Ruth puis son procès.

Il y a encore du chemin a faire en terme de tolérance, d'acceptation de l'autre et de la différence, et pas seulement en ce qui concerne la couleur.

Un très bon roman, long, mais que l'on dévore.

Actes Sud, 581 pages.

jeudi 16 novembre 2017

❤️❤️❤️ "La serpe" de Philippe Jaenada


PRIX FEMINA 2017

Octobre 1941, c'est le matin et Henri Girard sort du château d'Escoire en appelant au secours, il vient de découvrir, sauvagement assassiné à la serpe son père, Georges, sa tante, Amélie et la bonne, Louise. Les premiers sur les lieux sont les gardiens du château, les Doulet. Très vite les gendarmes sont là, les premières constations, les premiers relevés... et les soupçons se portent tout de suite sur Henri, seul rescapé pourtant présent dans le château au moment des faits.
Mystère et boule de gomme, bah non pas tellement finalement puisque très très vite Henri est arrêté, toute l'enquête se fera à sa charge et après plusieurs mois d'attente viendra son procès et contre toute attente, en un temps historiquement record (moins de 15 minutes) il est innocenté !!!
Bon d'accord mais c'est quoi donc ! Mais oui mais oui...

Philippe Jaenada reprend donc l'enquête, en quelque sorte.
Tout d'abord il nous fait la bio de Henri Girard (devenu Georges Arnaud, célèbre auteur du "Salaire de la peur" !), puis il revient sur le procès et un rapide exposé des faits et enfin il mène sa propre enquête pour arriver à SA conclusion de l'affaire.

J'avoue je ne suis pas du tout objective parce que totalement "in love" avec Philippe Jaenada (je parle de l'auteur bien sûr). J'aime son style, son humour, sa curiosité.
Je suis assise au coin du feu, bien enfoncée dans un fauteuil moelleux, il est près de moi, un verre de whisky à la main, une cigarette allumée et il me raconte une histoire, je suis toute ouïe, fascinée, j'écoute - alors qu'en réalité je suis empêtrée avec un gros livre bien lourd dans les mains - mais il me fait cet effet là.

Voilà, donc ! Philippe (j'ai envie d'être un peu familière) enfile son imperméable de Columbo - et les verres de whisky (!!) - et part à Périgueux trouver de nouveaux indices et surtout se plonger dans les archives de l'Affaire.
Ainsi on avance pas à pas dans l'enquête, au milieu des digressions que l'on aime (que l'on attend ?), un peu de sa vie privée (très auto-critique et sans compassion avec lui-même), un peu de ses deux précédents romans ("Sulak" (qu'il va vraiment falloir que je lise) et "la petite femelle" (quoi vous ne l'avez pas encore lu ??!!)), toujours autant d'humour, beaucoup de recherches et de travail et une écriture passionnante. Un vrai polar mais dans la vraie vie !

Soyons sérieux.
On découvre une justice un peu étrange, tout d'abord dans l'énoncé des faits où il apparaît très clairement qu'Henri Girard ne peut qu'être coupable, et finalement en quelques minutes de délibération le jury l'acquitte. C'est très étrange. Et bien qu'il ait eu un des meilleurs avocats pour le défendre (Maurice Garçon) cela reste très troublant. Que s'est-il réellement passé ? Clairement le président du tribunal est en faveur de la défense, mais pourquoi ?? Qu'Henri Girard ait été coupable ou pas, cela laisse penser qu'il y a eu plus d'une erreur judiciaire.
Puis lorsque l'on découvre les arcanes de l'enquête cela laisse d'autant plus rêveur... soit Philippe est un héros, ultra-intelligent, qui voit tout et sait tout, soit (et désolée Philippe mais c'est plus probable (en revanche je reconnais l'ENORME travail qui a été fait)) il y a eu un sérieux laisser-aller au cours de l'enquête. On voit ce qu'on veut, on garde ce qui nous arrange et on fait sa petite tambouille avec tout ça. Nous ne saurons probablement jamais le fin mot de l'histoire, mais je reconnais que Philippe m'a plutôt convaincu dans son interprétation des évènements (ok ok je sais, aucune objectivité...).

Bref, ce livre est passionnant, drôle, savoureux... mais très lourd.
Évidemment je recommande plus que plus, et en profite pour vous (re)conseiller de lire "La petite femelle" que j'avais aussi adoré !!

"Voilà, j'aime bien les faits divers, le sordide ne me dérange pas à priori, mais en réalité, honnêtement, ça dépend : quand on a le sentiment de connaître quelqu'un, même si ce n'est pas vrai, quand on s'est attaché d'une façon ou d'une autre, ce n'est plus la même histoire. Ça désole, ça blesse, le sordide dégoûte."
"Enfin, à son ennemi le plus buté, Joseph Martigny : «Je fais bonne figure mais je sens chaque jour se perdre ma confiance dans la vie, toute ma jeunesse d'âme.»" 


Julliard, 648 pages.

mardi 10 octobre 2017

❤️❤️ "Le Jour d'avant" de Sorj Chalandon


"Alors j'ai gravé le nom de mon frère dans ma tête, dans mon ventre et dans mon coeur, entre deux autres camarades tombés."
 "Michel, venge nous de la mine"

27 décembre 1974, c'est la date de la catastrophe de Liévin où 42 mineurs ont perdu la vie.
Ce jour-là Michel a perdu son frère, et toute sa vie il attendra le moment de se venger, de venger son frère, pour lui, pour son père qui le lui a demandé en lui laissant une dernière lettre, pour sa mère qui a fini sa vie bien seule.

Un an après la catastrophe Michel a quitté sa région du Nord, les mines, les corons, il est parti à Paris où il devient mécanicien puis chauffeur routier. Il rencontre Cécile, l'aime, l'épouse et l'accompagne jusqu'au bout.
Et lorsqu'il est à nouveau seul il retourne enfin au pays, 40 ans après, pour accomplir sa vengeance, qu'il attend et prépare depuis de si longues années.

C'est tout ce que je peux résumer de la première partie du livre et ne peux malheureusement pas en dire beaucoup plus sur la deuxième partie sans trop en dévoiler. Simplement il y a bien deux parties distinctes dans le roman. Un avant et un après, l'un qui peut-être explique l'autre.

Sorj Chalandon nous surprend encore une fois, il sait se renouveler tout en gardant une signature bien à lui.
Dans ce roman il nous emmène dans le nord, dans les bassins houillers, au fond des mines et de la misère, on vit la poussière qui colle partout, le noir sous les ongles, le cliquètement, le souffle, on apprend la mine, on apprend la peur.
Mais il y a aussi toute la dimension psychologique de Michel, de sa culpabilité, de cette vengeance à laquelle il tient plus que tout.
Une force de narration toujours aussi présente, avec quelques passages tout à fait incroyable, et qui nous touche au plus profond par l'écriture, le phrasé, le sens.

J'ai particulièrement aimé le chapitre qui raconte l'évènement, la catastrophe, c'est comme le temps qui passe au ralenti, on voit, on comprend ce qu'il se passe mais on ne peut rien y faire... On lit sur les visages des femmes du coron l'inéluctable.
Et lors du procès, autant le réquisitoire du procureur général qu'ensuite celui de l'avocate de la défense nous mette dans le vrai, dans le questionnement, dans le pourquoi, tente de nous expliquer l'inexplicable.

Sorj Chalandon avec brio réussit à faire parler les "oubliés", c'est beau, c'est dur, c'est fort.

Et grâce à lui j'ai réécouté "les corons" de Pierre Bachelet, et "Jojo" de Jacques Brel, et j'ai relu des passages de "Germinal", et je suis allée découvrir des photos de mines, des sites pour comprendre leur fonctionnement, j'aime ses livres qui me poussent hors de leurs pages pour aller plus loin, découvrir encore plus.
"Pour la première fois je me lavais, je me lavais vraiment. Je me lavais de tout. De Dravelle, de sa couverture rance, des menottes douloureuses, de l'attente infinie sur les bancs, du regard des policiers, de la lumière blanche du palais de justice, du tunnel de briques, des silences de ma juge, du regards de mon avocate et de son sourire. Je me lavais de la fosse 3bis, du souffle des chevalements, du 27 décembre 1974, des dizaines de cercueils alignés. Je me lavais du pain d'alouette. Je me lavais du mépris des Houillères, de ma colère, de ma haine de vie. Je me lavais de Liévin, de Paris, de ces rues sans Cécile, des mes jours privés d'elle. [...] Je nettoyais mon crime à pleine eau. Ma honte. Je disais adieu au charbon. Aux victimes de mon effroi. Aux morts, mon frère, mon père, ma mère, aux miens. Et aussi aux survivants, qui ne soupçonnaient rien. Je lavais mon âme tout entière, à l'eau tiède d'une mauvaise douche de prison."
Grasset, 336 pages.