Je me suis beaucoup interrogée sur les articles que je souhaite écrire, les livres dont je veux parler.

Dois-je faire un article pour chaque livre ? Ou uniquement ceux qui m'ont vraiment plu ?

La réponse je l'ai trouvé en pensant à mon club de lecture ; nous y sommes pour parler de tous les livres que nous lisons, pour échanger, discuter, alors comme l'idée est de faire un peu pareil ici, j'ai décidé de tout mettre. Il y aura donc des articles courts, des plus longs, des passionnés et des plus ternes. Certains vous donneront peut-être envie de lire le livre concerné, d'autres vous donneront peut-être envie de me convaincre...

Alors soyez indulgents, et surtout n'hésitez plus à faire un commentaire !

Au plaisir de (vous) lire.

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lundi 19 avril 2021

❤️❤️❤️ "Et ces êtres sans pénis !" de Chahdortt Djavann

 


Ce nouveau texte de Chahdortt Djavann est inclassable, totalement anti-conformiste.

Elle y met beaucoup d’elle, se livre à nous, totalement, profondément, intimement, dans ce qui la compose et la détruit. 

 

 

 

Elle nous raconte des histoires de femmes, de femmes iraniennes ; elle nous parle de son pays d’origine, de l’Iran, si beau, si plein de culture, de traditions, de paysages, un pays avec une grande Histoire. 

Mais aujourd’hui ce qui se vit dans ce pays est dramatique, terrifiant, effroyable ; les femmes y sont niées, massacrées, rabaissées, elles sont la cause de toutes les misères et faiblesses des hommes…

 

 

Alors encore une fois, elle raconte, elle dit, l’Iran, elle dit la Femme. 

Plusieurs parties se succèdent dans ce texte ; il y a l’auteur, il y a ces femmes et il y a la dernière partie, un rêve, une utopie, un fantasme (?), veut-elle nous donner l’envie d’y croire, croire qu’une solution existe, qu’une issue est possible, que tout n’est pas perdu ? 

 

Je dis merci à la vie d’être née femme

Je dis merci à la vie d’être née en France

Je dis merci à Chahdortt Djavann de nous ouvrir les yeux encore une fois, 

De nous rappeler qu’en Iran, dans le monde, des femmes sont encore, aujourd’hui, chaque jour, entravées, humiliées, battues, fracassées…

 

 

 

Pour toutes ces femmes je veux me lever, 

pour toutes ces femmes cette littérature doit exister, 

pour toutes ces femmes il faut continuer à lire les témoignage, à écrire

 pour toutes ces femmes il faut élever nos fils, continuer d’avancer et de garder l’espoir fou qu’un jour plus aucune ne sera brisée, privée de liberté, juste parce qu’elle est un être sans pénis.


Grasset, 225 pages. 2021




jeudi 8 mars 2018

"Le voile de Téhéran" de Parinoush Saniee



Téhéran, fin des années 60, Massoumeh, 16 ans, est une lycéenne brillante, promis à un bel avenir, mais malgré un Iran qui se modernise sa famille reste très traditionnelle et religieuse.
Ainsi lorsque ses frères découvrent qu'elle entretien une relation épistolaire avec un jeune homme, c'est le drame.
Leur seule solution est de marier Massoumeh.
Et finalement de tractation en tractation elle épousera Hamid qui se révèlera être un fervent communiste révolutionnaire qui la poussera à reprendre ses études mais ne s'occupera pas beaucoup d'elle, trop pris par ses convictions et engagements politiques.
"Un jour, ma famille voulait me tuer sous prétexte que j'avais échangé quelques mots avec un homme que je connaissais depuis deux ans, sur lequel je savais beaucoup de choses, que j'aimais et que j'étais prête à suivre au bout du monde, et le lendemain elle prétendait m'obliger à coucher dans le même lit qu'un étranger dont j'ignorais tout et qui ne m'inspirait que de la terreur."
(un bien bel exemple d'absurdité totale .... de mon avis)

En traversant la vie de Massoumeh nous traversons l'Histoire de l'Iran, du régime du Shah à celui des islamistes. La vie change et en particulier celle des femmes.

Massoumeh, sans être engagée, se bat pour subvenir aux besoins de sa famille, pour rester indépendante malgré une présence familiale masculine très lourde. Et notamment ses frères qui veulent tout lui imposer, l'obliger, comme si elle n'avait pas d'esprit critique valable.

Dans ce récit autobiographique l'auteur nous montre bien la dangerosité des régimes totalitaires, l'engagement politique, l'islamisation, la difficulté de "sauver" ses propres enfants d'idées extrêmes.
Mais malgré tout elle nous montre aussi une lumière, un espoir. 
En se battant on peut y arriver, et surtout j'ai aimé sa manière de parler à ses enfants, sur l'ouverture d'esprit, sur l'importance de ne pas suivre bêtement mais de se faire sa propre opinion, de lire, de se renseigner et de ne pas avoir peur de changer d'avis, et écouter l'autre aussi, ses arguments et ses idées... tellement, mais tellement, d'actualité.
"...Je voudrais tellement que tu ne te fondes que sur tes réflexions personnelles, tes propres convictions, que tu pèses le pour et le contre de chaque option par des lectures et des enseignements, et qu'ensuite tu en tires toi-même tes conclusions et prennes ta décision en tout indépendance ! L'idéologie pure est un piège, elle engendre des préjugés et des à-priori, elle fait obstacle à la réflexion et aux opinions personnelles. Et surtout, elle transforme les gens en fanatiques incapables de faire la part des choses."
Un livre très agréable à lire, comme une grande saga, pas toujours rigolote.
Un défaut, l'édition pas très scrupuleuse et du coup beaucoup trop de coquilles dans l'impression... mais ça c'est du détail technique.

POINTS, 607 pages.

dimanche 19 novembre 2017

❤️❤️❤️ "Marx et la poupée" de Maryam Madjidi



GONCOURT DU PREMIER ROMAN 2017

Maryam Madjidi est née en 1980, en Iran où elle a vécu jusqu'à l'âge de 5 ans, elle est ensuite partie en exil avec sa famille en France, à Paris.

Dans ce roman/récit elle revient sur les différentes étapes de sa vie, entre l'Iran et la France, entre ses deux langues, ses deux cultures. 

Elle nous parle de son enfance à Téhéran, y compris de sa vie de foetus - en effet sa mère enceinte manifestait dans les universités - de la révolution, des manifestations, des arrestations... puis le départ en France et cette nouvelle vie qui commence pour elle. Elle qui décide de ne plus être iranienne, de ne plus parler cette langue, de devenir complètement, totalement française. Ce qu'elle fera.
"Ainsi, dans la tête de la petite fille, s'est tu le persan. Sa langue a foutu le camp. [...] Ainsi s'est tu le persan. La petite fille comprend qu'ici, il ne sert à rien de le parler. Personne ne lui répondra.  Alors il se passa quelque chose d'étrange : elle avala sa langue. Elle ferma les yeux et elle engloutit sa langue maternelle qui glissa au fond de son ventre, bien à l'abri, au fond d'elle, comme dans le coin le plus reculé d'une grotte."
Et lorsqu'elle sera une jeune femme, étudiante, elle va renouer avec cette langue, le persan, et retourner pour la première fois dans son pays natal. Retour qui sera difficile, elle retrouve sa famille, sa grand-mère, elle rencontre un homme, ne veut plus repartir ; mais sa famille la pousse dehors, elle a été élevée dans la liberté !
"C'était le premier voyage, le premier retour à la terre-mère, la première descente vers l'origine. Une descente ou une chute, je ne sais pas. J'ai failli perdre la tête. J'ai glissé sur mon identité. Je suis tombée."
Dans ce texte, les chapitres sont courts et presque séparés les uns des autres, chacun a son style, chacun à son message, chacun a son émotion. Elle joue avec les mots, elle joue avec la langue, les langues, elle en joue dans le livre, elle en joue dans sa vie. 
Et elle en joue très bien.

C'est beau, très beau
Touchant, émouvant, 
Fort et magnifique

Une puissance incroyable se dégage de ce texte, en même temps qu'une douceur intense et un amour fou, pour son histoire, son pays, sa famille, sa vie.

Je pense que son choix narratif peut en perturber quelques uns, moi il m'a touché, il m'a pris, c'est ce qui donne toute la force à ses mots, ses phrases.

Aujourd'hui Maryam Madjidi enseigne le français à des mineurs étrangers, elle sait, elle connait ce sentiment d'étranger, de ne pas connaître la langue. 
J'imagine qu'elle doit être une enseignante incroyable, très compréhensive.

Je recommande vivement la lecture de ce livre qui mérite très largement ce prix Goncourt. 
Et j'attends impatiemment la suite, auteur à suivre !
"Je déterre les morts en écrivant. C'est donc ça mon écriture ? Le travail d'un fossoyeur à l'envers. Moi aussi j'ai parfois la nausée, ça me prend à la gorge et au ventre. Je me promène sur une plaine vaste et silencieuse qui ressemble au cimetière des maudits et je déterre les souvenirs, des anecdotes, des histoires douloureuses ou poignantes. Ça pue parfois. L'odeur de la mort et du passé est tenace. Je me retrouve avec tous ces morts qui me fixent du regard et qui m'implorent de les raconter. Ils vont me hanter comme mon père, qui se réveillait en sueur chaque nuit durant des années. Invisibles, ils suivent mes pas. Parfois, je me retourne brusquement dans la rue et je vois des bouches effacées."
"De « manière provocante » veut dire dans l'intention de violer l'esprit pur et chaste de l'homme qui s'efforce de ne pas être tenté par ces créatures diaboliques mais qui a l'esprit tellement bien placé dans le cul et le sexe des femmes que le moindre poil féminin le fait sortir du droit chemin."
"J'aurais aimé ramasser les lambeaux de tes rêves, les sauver, les enfiler comme des perles dans ma guirlande de mots à moi, et l'accrocher au sommet d'un arbre pour que ça bouge et vive encore."
"- Tu sais ce que ça fait d'être nulle part chez soi ? En France, on me dit que je suis iranienne. En Iran, on me dit que je suis française. Tu la veux ma double culture ? Je te la donne, va vivre avec et tu viendras me dire si c'est une « belle richesse » ou pas."
Le Nouvel Attila, 202 pages.

vendredi 22 avril 2016

❤️❤️❤️ " Je vous écris de Téhéran " de Delphine Minoui




Delphine Minoui, née de père iranien et de mère française, n'a connu de l'Iran que les vacances téhéranaises de son enfance, vacances qui se sont interrompues au moment de la chute du Chah et de la guerre Iran-Irak.

En 1997 son grand-père vient en France pour une intervention cardiaque et sur son lit d'hôpital il lui fait sa première leçon de persan en lui citant des vers de Hafez, célèbre poète persan du XIVème siècle. Delphine n'a plus qu'une idée en tête, partir vivre en Iran, découvrir, rencontrer son pays d'origine.

Elle y vivra 10 ans, et après un départ "en fuite", il lui faudra plusieurs années pour mettre en mots ce qu'elle a vécu, ressenti, durant ce séjour iranien. Le plus facile pour elle sera d'écrire une lettre à son grand-père, parti trop tôt, pour lui parler de son pays.

Ainsi, elle nous retrace l'Histoire de l'Iran depuis la chute et la fuite du Chah, en passant par la création de la république islamique d'Iran, la guerre contre l'Irak, les protestations, les interdictions, les restrictions, les espoirs et déceptions d'un peuple à bout.
Elle vivra dans la maison de ses grands-parents avec sa grand-mère et travaillera comme journaliste.

Elle tombe amoureuse de ce pays bourrés de paradoxes, de contradictions et d'imprévus. Jusqu'au bout elle essaiera de le comprendre, de l'apprendre et de s'en faire accepter.

En 2000 elle rencontrera par hasard le fils de l'Ayatollah Montazéri qui a fait parti des pères fondateurs de la République islamique en 1979 en travaillant sur la constitution avec l'Ayatollah Khomeini lors de son exil français à Neauphle-le-chateau.
Ahmed le petit-fils lui dira :
" Mon père pense qu'il faut évoluer avec son temps. La modernité est un défi intellectuel. Ce n'est pas une épreuve de force. Pour lui, on ne peut continuer à utiliser une interprétation historique de la religion dans le monde actuel. En politisant la religion, on en détruit le sens originel... la seule solution pour sauver la réputation des religieux, c'est de sortir de la politique"
Pour ses pensées, cette évolution, il est assigné à résidence sans autorisation de visite.

L'évolution de pensée est donc possible, réelle, mais malheureusement le fossé qui sépare la société de la classe intellectuelle iranienne est immense, et l'action violente et propagandiste des bassidjis, ainsi que les slogans populistes et les promesses aux déshérités faites par Ahmadinejad lui permettront d'accéder au pouvoir. Les réformateurs sont restés trop concentrés sur des notions abstraites comme la démocratie et la liberté.

C'est un livre d'une grande sincérité, d'un amour débordant pour un pays et un peuple coupé en deux ; Delphine Minoui nous fait voyager dans le temps et dans cette immense pays qu'elle nous donne envie de découvrir. C'est une jeune femme courageuse et intelligente qui nous livre ses émotions, son désarroi.

" Très vite, ils avaient fait l'amer constat que la république islamique trahissait l'Islam plus qu'elle ne le servait".

A lire !!!!

Points, 360 pages.