"Car la lecture est un singulier dialogue qui ne rêve que de pluriel, celui du désir incandescent d'échanger, de partager et de confronter ses impressions de lecture, de les dire aux autres et au monde, un désir puissant de faire circuler les oeuvres et de donner aux mots aimés l'écho le plus long et le plus lointain possible" Manuel Hirbec pour "Page"
Je me suis beaucoup interrogée sur les articles que je souhaite écrire, les livres dont je veux parler.
Dois-je faire un article pour chaque livre ? Ou uniquement ceux qui m'ont vraiment plu ?
La réponse je l'ai trouvé en pensant à mon club de lecture ; nous y sommes pour parler de tous les livres que nous lisons, pour échanger, discuter, alors comme l'idée est de faire un peu pareil ici, j'ai décidé de tout mettre. Il y aura donc des articles courts, des plus longs, des passionnés et des plus ternes. Certains vous donneront peut-être envie de lire le livre concerné, d'autres vous donneront peut-être envie de me convaincre...
Alors soyez indulgents, et surtout n'hésitez plus à faire un commentaire !
Au plaisir de (vous) lire.
lundi 15 juillet 2019
"Retour à Birkenau" de Ginette Kalinka, avec Marion Ruggieri
Ginette Kolinka fut déporté à Birkenau avec son père, son petit frère et son neveu juste avant la fin de la guerre.
Elle n'était alors qu'une toute jeune femme.
Longtemps après son retour elle s'est refusée de parler de cette épisode de sa vie, pourtant si marquant et si important.
Ce n'est que tardivement, après plusieurs sollicitations qu'elle s'est finalement décidée à témoigner. Et elle ne fait pas les choses à moitié car non seulement il y a ce petit opuscule dans lequel elle nous livre ses souvenirs, mais elle va aussi dans les classes pour parler aux enfants, leur raconter son histoire, elle en accompagne à Birkenau, visiter ce qui reste des camps.
Elle nous dit d'ailleurs le choc du premier retour, sans les odeurs, les bruits, avec le temps qui a passé et la vie qui s'est reconstruite là juste à côté, elle se demande comment il est possible de faire grandir ses enfants dans des maisons, dans des jardins, ici, sur ce sol qui a vu tant d'horreur...
Son accompagnement est essentiel car aux enfants qui demandent si elle a rencontré Hitler elle peut répondre la faim, la soif, l'horreur des toilettes où l'on est emmené à heure fixe, que l'on doit quitter sans avoir terminé, l'odeur pestilentiel du lieu.... Aux questions (normales) des enfants sur la Grande Histoire, elle peut répondre la petite histoire, celle de chaque individu, ce que c'est que d'avoir été dans un camp pendant des mois, d'avoir vu la mort de si près et d'en ressortir.
Son témoignage est capital car il fait parti des derniers, pour ne jamais oublier l'horreur et tenter de ne plus recommencer... malheureusement la mémoire de l'homme est courte.
Ce petit livre se lit assez vite et est très facile d'accès, et sur le même thème si cela vous intéresse je recommande plus que vivement les livres de Charlotte Delbo qui sont tout à fait remarquables ICI et LA.
Grasset, 112 pages.
mercredi 10 avril 2019
« Auschwitz et après - II - Une connaissance inutile » de Charlotte Delbo
Après avoir lu "Je me promets d'éclatantes revanches" de Valentine Goby, j'avais commencé à lire et découvrir Charlotte Delbo avec "Auschwitz et après - I - Aucun de nous ne reviendra" qui est le premier tome d'une série de documents qu'elle écrivit plusieurs années après son retour des camps de la mort.
"Une connaissance inutile" est le deuxième livre de cette série.
Charlotte Delbo nous y parle d’amour, d’amitié, de peurs, de soutien, d’entraide jusqu’à la libération.
L'amour avec son mari qui fut arrêté avec elle mais tué peu de temps après son arrestation. Elle lui écrit des poèmes magnifiques.
L'amitié car dans les camps on ne survit pas seul, on survit en groupe. Souvent les groupes se font par pays d'origine, parfois lorsque l'on est arrivé dans le même convoi, parfois simplement aussi parce qu'on ne se comprend pas avec les autres femmes. Des liens forts de solidarité, pour partager, se soutenir, parfois même s'amuser.
Alors Charlotte nous parle de ses compagnes, comment elles se partagent une cigarette (échangée contre un quignon de pain), comment certaines disparaissent....
Lorsqu'elle se meurt de soif, une chaîne d'amitié s'organise pour qu'elle puisse boire dans la rivière.
Charlotte réussit même à récupérer un exemplaire du Misanthrope, elle l'apprend par coeur, et avec ses compagnes elles vont, pour elles-même, mettre en scène la pièce.
Elles vont aussi partir "en voyage" à Berlin dans le camp de Ravensbruck où elles devront travailler dans un atelier à coudre des vestes pour l'armée allemande.
Et jusqu'à la fin de la guerre, et surtout la libération, le départ enfin !
Encore une fois Charlotte Delbo nous touche par ses récits, la simplicité de son écriture, la beauté de ses mots.
Il y a des textes plus ou moins longs et des poèmes, toujours.
On ne peut rester indifférent à un tel témoignage, si vrai, sans fausse-pudeur.
"Je l'aimais
parce qu'il était beau
c'est une raison futile
Je l'aimais
parce qu'il m'aimait
c'est une raison égoïste
Mais
c'est pour vous
que je cherche des raisons
pour moi je n'en avais pas
Je l'aimais comme une femme aime un homme
sans mots pour le dire"
Les Éditions de Minuit, Documents, 187 pages.
mercredi 4 avril 2018
❤️❤️ "Ces rêves qu'on piétine" de Sébastien Spitzer
La fin de la seconde guerre mondiale approche, des colonnes de réfugiés des derniers camps de concentration sinuent dans la campagne, ce sont les derniers témoins à éliminer absolument.
Parmi ces réfugiés un rouleau de cuir fermé par une ficelle circule, dans ce rouleau des lettres. Elles sont le témoignage des camps, de l'abomination, mais aussi le témoignage de la plus grosse imposture du Reich.
Chacun, qui sera en charge du rouleau, rajoutera sa lettre, son mot, son message, jusqu'au dernier, jusqu'à Ava, cette petite fille rescapée, qui ne parle pas (encore) mais qui a tant vu, tant vécu.
Pendant ce temps à Berlin les derniers représentants du Reich se préparent aussi à disparaitre, la chancellerie sera bientôt prise par les russes qui arrivent.
Adolf et Eva se marient et se suicident, la famille Goebbels est présente, ce qu'il en reste. Magda et ses 6 enfants (l'aîné est prisonnier des russes), son aide de camp, le radio, le médecin, et le "rat" son époux fanatique.
Magda attend le "moment", elle n'en peut plus, sait que c'est la fin. Et elle se remémore...
Ses origines de fille bâtarde, une enfance isolée, pauvre, le pensionnat. Son ami-amour aussi, Viktor, le sioniste, son père adoptif... elle aura tout renié pour être "la première", pour être sur le devant de la scène.
Magda a été bouleversé par un livre écrit par un soldat de la première guerre, "À l'Ouest, rien de nouveau" de Remarque, livre qu'elle a mis longtemps a lire, et puis elle est allée voir l'adaptation cinématographique, avec son ami Viktor, et lors de cette représentation elle a aperçu pour la première fois celui qui deviendrait son mari, Joseph Goebbels. Il n'était pas là pour regarder le film mais pour dénoncer le traitre qui avait écrit le livre, le traitre qui critiquait la guerre...
Plus rien ne l'arrêtera, elle rentrera au parti et réussira à devenir ce qu'elle voulait, la première femme du pays, du Reich, une femme de pouvoir, pour cela elle a tout écrasé.
On pourrait se dire qu'il s'agit encore d'un livre sur la seconde guerre mondiale, le nazisme et les camps de concentration ; alors oui bien sur on retrouve l'horreur de toute cette guerre mais la construction de ce roman est assez originale et très intéressante.
Il y a une alternance de chapitres qui nous emmène de Magda Goebbels - dans son bunker et ses souvenirs - aux rescapés des camps qui transportent et transmettent un certain témoignage, et au milieu de ces chapitres il y a les lettres de Richard Friedländer à sa fille.
Un premier roman tout à fait réussi, où l'Histoire se mêle au romanesque dans une fresque terrible. C'est profond, puissant et tellement différent. Découverte d'un personnage important de notre Histoire contemporaine.
"Vous êtes l'incarnation de notre pire ennemi : l'oubli."
"Richard Friedländer a été. Il a lié son destin à celui de votre famille. Je suis Markus Yehuda Katz, fils de Salman et d'Olga Sternell. Et cette chaîne de mots, de moi, de nous, de noms infalsifiables, vous rattrapera, où que vous soyez. Il n'y aura pas d'oubli. Nous sommes le peuple qui doit durer, celui qu'on ne peut pas éteindre..."Les éditions de l'Observatoire, 305 pages.
mercredi 14 mars 2018
❤️❤️ "Auschwitz et après - I - Aucun de nous ne reviendra " de Charlotte Delbo
En janvier j'avais lu et découvert "Je me promets d'éclatantes revanches" de Valentine Goby, qui nous dévoilait l'existence de Charlotte Delbo, son passage dans le camp de Auschwitz et sa production écrite après son retour. Cet essai m'avait énormément plu et touché et m'avait bien entendu donné envie de lire Charlotte Delbo.
Alors voilà j'ai commencé par ce premier récit où Charlotte Delbo ouvre les portes du camp et nous restitue des moments de "vie" dans ce camp.
Elle nous parle de la réalité du quotidien, des souffrances intimes, extrêmes, des pensées, du mental. Elle ne sait même plus pourquoi on tient, pourquoi on est encore vivant.
Alors que la mort serait si douce, si libératrice ; mais non elle ne veut pas être sur cette si "petite civière", la main qui tombe, portée par ses camarades, non ce rire des SS cet après-midi, non, ... elle ne peut pas encore mourir.
Il y a des passages sur la soif, le froid, l'attente.... on perçoit presque plus une lassitude que la peur, comme une acceptation tout en pensant à l'avenir, et en gardant une rage folle au fond, tout au fond, peut-être ce qui permet de garder la lumière allumée, la flamme vacillante mais toujours présente.
Il y a des textes courts, des poèmes, des dialogues, des descriptions, des ressentis...
Servi par une écriture fluide, douce, magnifique, ce récit est extrêmement puissant, fort, touchant, perturbant, d'une réalité glaçante.
Charlotte réussit à nous pousser à l'intérieur des barbelés, et même si jamais, jamais nous ne pourrons vraiment comprendre ce qu'ils ont vécu, elle nous approche si près que l'on pourrait se brûler.
Ce témoignage est une richesse immense pour le devoir de mémoire et je suis assez surprise de ne le découvrir que maintenant. Il est je crois d'une importance capitale que ces textes restent vivants, connus, sus, pour espérer que plus jamais.
Les éditions de minuit, Documents, 181 pages.
mercredi 14 février 2018
"L'amour après" de Marceline Loridan-Ivens avec Judith Perrignon
"Je me fous de mon âge. Ce sont les images de ma jeunesse qui m'affolent. J'ai vu la mort déjà. Des images trop nettes, des corps et des corps. Je sais qu'on meurt seul. Et je n'ai jamais compris pourquoi les yeux restent ouverts."
Marceline ne voit presque plus rien, elle a 89 ans et à défaut d'explorer le monde elle explore son appartement et retrouve une vieille valise qu'elle n'avait plus ouverte depuis de très (trop) nombreuses années.
Elle l'appelle sa "valise d'amour", et la (re)découvre avec nous ; retrouvant des lettres, des petits mots, qui la font voyager dans le temps au gré de ces histoires d'amour.
J'avais découvert Marceline Loridan-Ivens en juillet 2016 avec son magnifique récit sur sa déportation avec son père. Ce livre m'avait bouleversé tant son écriture était vraie, puissante, troublante ("Et tu n'es pas revenu").
Elle renoue ici avec un court récit, un peu différent, peut être un peu moins puissant mais avec malgré tout certains passages extrêmement forts et saisissants.
Je ne suis pas certaine qu'il soit vraiment sujet de l'amour après, c'est à dire après la déportation, mais plutôt de ses histoires d'amour, de sa façon à elle de pouvoir aimer ou pas, de qui pouvoir aimer, et comment.
C'est une femme blessée, meurtrie, cassée, qui a découvert le corps, la nudité, dans l'humiliation et la violence dans les camps de concentration, il faut donc tout réapprendre.
Elle le dit elle-même, sa manière de vivre "l'amour" diffère des autres femmes qui ont vécu la même chose qu'elle ; chacune sa façon de réagir, de vivre, de ressentir.
Pour moi derrière l'amour, il y a surtout l'attachement avec la confiance, et puis il y a une furieuse envie de vivre, de combattre la mort vécue si fort, si jeune.
"Francis est mort il y a quelques années maintenant, sans avoir trouvé la paix. L'ai-je trouvé moi ? Non, je ne la cherche pas, elle ne viendra pas, elle m'est impossible. Seuls comptent la quête, le mouvement, le sens. Et j'ai su jalonner ma vie de gens et de combats qui m'apaisent."Un récit pas toujours facile à lire dans sa construction, elle s'adresse à nous, puis à une tierce personne ou nous lit un morceau de lettre mais c'est court, on avance vite.
Si il n'y en avait qu'un à lire je recommanderais plutôt "Et tu n'es pas revenu".
"Et subitement je réalise qu'il manque quelque chose. Dans toutes ces lettres, il n'est jamais question de ma déportation. Je n'en parle pas et les autres non plus."
"J'ai décliné plusieurs demandes, je vivais des histoires en sachant que je n'irais pas au bout, je faisais l'amour librement mais sans ressentir plus que la première fois, il n'y avait pas non plus de distorsion en moi, pas de peur, mon corps restait secondaire, il se conformait à ce que l'on attendait de lui, tandis que ma tête rêvait d'un prince charmant et se disait, en l'attendant : s'offrir c'est désobéir."
"Il m'a fallu du temps pour comprendre que le plaisir vient du fantasme, puis de l'abandon. J'avais peur de l'abandon, c'était l'une des pires choses au camp, se relâcher, abandonner la lutte de chaque jour, flirter avec volupté vers l'idée que tout vous est égal, et devenir une loque qui n'attend plus que la mise à mort. Il m'a fallu faire taire la mauvaise voix en moi, celle qui parle la langue du camp, qui est chargée de son inhumanité, qui nous dédouble sans cesse, moi et bien d'autres qui ont connu le même sort."
"Je remets la lettre à l'intérieur. Autant qu'elle y reste, que la survivante que j'ai réchauffée de ma vie, de mes amours, de mes voyages, reste là entre les pages, le visage crispé de peine, les livres sont fait pour ça, nous empêcher d'oublier."
"Comment dire à un homme : surtout ne pas se jeter sur moi, j'aime pas me déshabiller, j'aime pas me laver, j'ai toujours pris sur moi, la sexualité m'importe et en même temps je m'en fous. Comment dire ce que soi-même on peine à comprendre ?"Grasset, 157 pages.
vendredi 26 janvier 2018
❤️❤️ "Je me promets d'éclatantes revanches" de Valentine Goby
Lors de l'écriture d'un de ces précédents romans, "Kinderzimmer", Valentine Goby a rencontré Marie-José Chombart de Lauwe une ancienne résistante déportée.
Au cours d'un des nombreux entretiens le nom de Charlotte Delbo est prononcé pour la première fois et Valentine Goby veut tout retrouver à son sujet car elle est, elle-aussi, une ancienne résistante déportée à Auschwitz et après son retour elle a écrit pour témoigner, rendre hommage à toutes ses compagnes...
C'est ainsi que de bibliothèque en bibliothèque elle retrouve et ressort ses écrits, y compris les correspondances privées (dont elle n'a pas eu l'autorisation de retranscription dans son livre mais que l'on peut consulter à la Bibliothèque Nationale de France dans les archives du Fonds Delbo). Elle va lire ses récits, poèmes, pièces de théâtre, tout ce que l'auteur a produit après son retour du camp de Auschwitz-Birkenau.
Petit à petit Valentine Goby nous raconte Charlotte, elle lui rend un hommage, fort, respectueux. Pour elle c'est une écrivain qui a écrit comme personne sur les camps de concentration, mais aussi sur le retour, sur le long chemin du souvenir, du devoir de mémoire.
On (re)découvre une autre manière de vivre les choses, Valentine Goby nous donne un texte dans l'ensemble positif, presque rassurant alors même que Charlotte Delgo disait : "Il n'y a pas de compensation ni de consolation à la déportation. On ne revient pas meilleur. On n'est augmenté que d'effroi. La déportation est une perte sèche."
Charlotte Delbo est d'abord désemparée elle-aussi :
« [...]la vie m'a été rendue et je suis là devant la vie comme devant une robe qu'on ne peut plus mettre.»
A Jacques Chancel qui lui dit qu'on ne s'en sort plus de tout cela [les camps], elle répond : «Je crois au contraire que j'en suis sortie. Peut-être que, en l'écrivant, je le projette hors de moi.»
Pour elle la vie a été plus forte malgré le souvenir de son mari disparu, assassiné par les allemands.
C'est le hasard ou l'air du temps, mais Valentine parle aussi de Robert Antelme, l'ancien mari de Marguerite Duras lui aussi résistant déporté à Buchenwald et qui est le grand second rôle absent du film "la douleur" tiré du livre éponyme de Marguerite Duras.
En résumé nous avons ici un récit intense, intelligent, et qui nous ouvre les portes d'un écrivain peu connu et qui apparemment mérite que l'on s'attarde un peu plus sur ses écrits.
Je suis bien évidemment fortement tentée... à suivre !
"L'injonction de parler [...], voilà ce qui commande à Charlotte Delbo, en dépit des souffrances endurées et de la perte de Georges, de préférer la vie. Incarner plus que soi-même, porter l'humanité en soi."
"Qui a lu les récits et poèmes du retour livrés par des déportés sait comme il est difficile de revenir d'Auschwitz. Je veux dire revenir complètement, au-delà du corps, se délester des réflexes de la déportée, de ses peurs, repousser l'invasion quotidienne. C'est un poids terrible que la cohorte des souvenirs."
"Écrire, c'est probablement chaque fois rouvrir la blessure. Mais aussi, et là est le miracle, faire l'expérience d'un mouvement paradoxal : plus la plaie est rouverte, mieux elle cicatrise."L'Iconoclaste, 164 pages.
vendredi 1 juillet 2016
❤️❤️ "Et tu n'es pas revenu" de Marceline Loridan-Ivens
"J'ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l'ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres."
Marceline Loridan-Ivens, née Rozenberg d'un père juif polonais ayant fui les pogroms, nous livre une histoire poignante, d'une grande sensibilité et magnifiquement écrite.
A 15 ans elle est arrêtée et déportée avec son père, d'abord Avignon, puis Marseille et finalement Auschwitz pour lui et Birkenau pour elle.
Dans ce court récit, rédigé comme une lettre à son père, Marceline nous narre son histoire, le manque de son père.
Dès le début le ton est donné :
"J'ai été quelqu'un de gai, tu sais, malgré ce qui nous est arrivé. Gaie à notre façon, pour se venger d'être triste et rire quand même."Dans le train qui les mène à la séparation le père dit à sa fille :
"Toi tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrais pas."Cette prémonition hantera Marceline longtemps, et lui donnera toujours le sentiment que c'était elle ou lui.
Marceline nous parle de sa "vie" au camp :
"Là-bas, c'est le contraire, on perd d'abord les repères d'amour et de sensibilité. On gèle de l'intérieur pour ne pas mourir. Là-bas, tu sais bien, comme l'esprit se contracte, comme le futur dure cinq minutes, comme on perd conscience de soi-même."
"J'avais participé à la construction de la deuxième rampe du crématoire où venaient d'être poussés leurs enfants. J'allais maintenant trier leurs vêtements."Son père réussit à lui faire passer un mot :
"Ta lettre aussi arrivait trop tard. Elle me parlait probablement d'espoir et d'amour mais il n'y avait plus d'humanité en moi, j'avais tué la petite fille, je creusais tout près des chambres à gaz, chacun de mes gestes contredisait et enterrait tes mots. J'étais au service de la mort."
"J'avais perdu tout repère. Il fallait que la mémoire se brise, sans cela je n'aurais pas pu vivre."Puis de retour à Paris, elle sait qu'elle ne reverra pas son père :
"A tous ceux qui dans le hall consultaient les listes [...] à la recherche de leurs disparus, je répétais, "Tout le monde est mort [...] Il y avait des enfants ? Pas un enfant ne reviendra." Je ne prenais pas de gants, je ne les ménageais pas, j'avais l'habitude de la mort. J'étais devenue dure [...] survivre vous rend insupportables les larmes des autres. On pourrait s'y noyer."
"Mais j'étais ailleurs. Agrippée à toi, c'est à dire au néant."
"Michel et Henriette sont morts de ta disparition [...] Je suis la survivante. Je sais où tu es mort et pourquoi. J'ai surtout des bouts de toi qui n'appartiennent qu'à moi. Tes derniers pas, tes derniers mots même si je les ai oubliés, tes derniers gestes, tes derniers baisers."Lorsqu'elle est dans sa prison à Avignon, elle écrit sur le mur de sa cellule de Sainte-Anne "C'est presque un bonheur de savoir à quel point on peut être malheureux"
"Je t'aimais tellement que j'étais heureuse d'être déportée avec toi. Et je peux le dire encore. Car avec le temps, l'ombre des camps sur ma vie se confond avec ton absence. Et c'est d'avoir vécu sans toi qui me pèse."
"J'avais presque seize ans et je m'affichais gaulliste, ma codétenue résistante était communiste, elle m'avait demandé pourquoi je ne l'étais pas. "Parce que je n'aime pas le peuple, c'est lui qui fait les pogroms", avais-je répondu."Et à propos des enfants et de sa vie :
"Je n'ai jamais eu d'enfants. Je n'en ai jamais voulu. [...] Le corps des femmes [...] a été pour moi définitivement défiguré par les camps. J'ai en horreur la chair et son élasticité. J'ai vu là-bas s'affaisser les peaux, les seins, les ventres, j'ai vu se plier, se friper les femmes, le délabrement des corps en accéléré. Jusqu'au déchaînement, au dégoût et jusqu'au crématoire."
""Finalement tu avais épousé ton père" [...] Il n'avait pas pris ta place, elle était imprenable, il n'avait pas été un protecteur, j'avais pris soin de lui, autant que lui de moi. Nous étions deux artistes, deux sauvages. Mais j'avais épousé un homme de ton âge, héritier de ce dix-neuvième siècle exalté qui croyait en un progrès mécanique et continue de l'Histoire.





