Je me suis beaucoup interrogée sur les articles que je souhaite écrire, les livres dont je veux parler.

Dois-je faire un article pour chaque livre ? Ou uniquement ceux qui m'ont vraiment plu ?

La réponse je l'ai trouvé en pensant à mon club de lecture ; nous y sommes pour parler de tous les livres que nous lisons, pour échanger, discuter, alors comme l'idée est de faire un peu pareil ici, j'ai décidé de tout mettre. Il y aura donc des articles courts, des plus longs, des passionnés et des plus ternes. Certains vous donneront peut-être envie de lire le livre concerné, d'autres vous donneront peut-être envie de me convaincre...

Alors soyez indulgents, et surtout n'hésitez plus à faire un commentaire !

Au plaisir de (vous) lire.

Affichage des articles dont le libellé est syrie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est syrie. Afficher tous les articles

vendredi 1 février 2019

"Grand frère" de Mahir Guven

GONCOURT DU PREMIER ROMAN 2018

Dans ce roman,
il y a deux voix.

La voix du Grand Frère, la trentaine, qui passe 10 à 12 heures par jour dans son véhicule, il est chauffeur de VTC. Alors tous les matins il enfile son costume sombre et sa chemise blanche et part rouler, rouler, rouler....

La voix du Petit Frère, infirmier, engagé, profondément pour sauver son prochain.

Ces deux frères sont nés d'un père réfugié syrien et d'une mère bretonne.
Ils sont nés en France, pays qu'ils n'ont jamais quitté et malgré leur moitié bretonne ils ont du mal à se dire "français", ils se sentent plus "rebeu" comme les copains de la banlieue.
Leur maman est décédée lorsqu'ils étaient encore adolescents et a laissé un grand vide dans leur vie et probablement dans leur éducation.

La grand-mère syrienne a fini par les rejoindre après le début de la guerre, elle a fait leur éducation religieuse car le père ne se sent pas tellement concerné par le sujet.

Et puis un jour le Petit Frère disparait, il part avec une organisation humanitaire en Syrie, et pendant plus de 3 ans ni le père ni le Grand Frère n'ont de nouvelles.

C'est un premier roman brillamment mené et qui n'a pas volé son prix.
On est plongé dans la vie de banlieue, avec son langage bien à elle, dans le quotidien du chauffeur de VTC, mais on se retrouve aussi confronté aux problèmes d'intégration sociale et de radicalisation, des sujets tout à fait du moment.

L'oeil de Mahir Guven nous offre un point de vue inhabituel, une approche surtout assez originale et différente. Je dois dire que j'ai vraiment beaucoup aimé bien que le sujet, au départ, ne m'attire pas trop.
Bien que l'écriture reflète la langue des "djeuns" de banlieue, elle reste très agréable et finalement pas si compliquée à suivre.

Un grand bravo pour ce livre surprenant et très touchant.
Un auteur à suivre !!!

Philippe Rey, 264 pages.


mardi 18 décembre 2018

"La marcheuse" de Samar Yazbek



Dans ce roman Samar Yazbek nous raconte l'histoire d'une jeune syrienne née avec une étrange maladie, son cerveau ne contrôle pas ses jambes qui ne savent pas s'arrêter et si on ne l'attache pas elle marche, marche, marche.
Ainsi elle vit attachée tout le jour à son lit, ou au bras de sa mère, parfois de son frère.
Elle est considérée comme folle par la plupart des gens qui l'entourent car en plus de ne pas être capable de s'arrêter elle ne parle pas, jamais, elle chante simplement des cantilènes.

La guerre civile va bouleverser la vie de Rima, qui va se retrouver dépendante de son frère puis d'un de ses amis. Pour la protéger elle est enchainée dans différents endroits en sous-sol, des semblants d'hôpitaux où elle survit avec d'autres malheureux puis seule, totalement seule sous les bombardements de l'aviation civile.

Rima écrit un journal, une longue lettre par le biais de dessins, elle raconte ce qu'elle vit, ce qu'elle pense, elle parle des histoires qu'elle a lu et aimé, le Petit Prince mais aussi Alice au pays des merveilles.

C'est un livre difficile à lire, et pour lequel j'ai beaucoup de mal à avoir une opinion claire.
En effet l'auteur prend le parti de nous raconter l'horreur de la guerre en Syrie sur un ton un peu naïf, enfantin, ce qui accentue les abominations dont elle est témoin tout en rendant la lecture parfois ennuyeuse et du coup aussi peu crédible.
Ce qui est un peu dommage car je sais que cette auteur a vu et vécu le pire en Syrie, je suis sûre qu'elle n'exagère rien et que tout est vrai, cependant le côté puéril de Rima m'a gâché un peu trop mon plaisir de lecture.

Malgré tout un témoignage crucial et vrai surtout lorsque l'on a lu son récit de ses différents voyages en Syrie ("Les portes du néant") ou le témoignage de Delphine Minoui ("Les passeurs de livres de Daraya").

Stock, 291 pages.

mardi 28 novembre 2017

❤️❤️❤️ "Les Passeurs de livres de Daraya, une bibliothèque secrète en Syrie" de Delphine Minoui

"Face aux bombes, la bibliothèque est leur forteresse dérobée. Les livres, leurs armes d'instruction massive."
"Notre révolution s'est faite pour construire, pas pour détruire." 
Delphine Minoui est une journaliste franco-iranienne basée aujourd'hui à Istanbul, elle est grand reporter pour le Figaro et a remporté le Prix Albert Londres en 2006. Elle est une écrivain hors pair qui sait conter une réalité sans tomber dans le mélodrame.

Tout est parti d'une photo trouvée sur internet, sur la page Facebook de "humans of Syria", une photo représentant deux jeunes syriens entourés de murs de livres, un cliché qui évoque une bibliothèque secrète au coeur de Daraya.
Un cliché dont Delphine Minoui va tout faire pour retrouver l'auteur, pour comprendre cette image, ces jeunes, une bibliothèque au milieu de l'enfer syrien ?!

Daraya est un des berceaux du soulèvement pacifique de 2011, Daraya encerclée et bombardée depuis 2012, Daraya où il n'y a plus que quelques milliers d'habitants en octobre 2015 lorsque Delphine Minoui entre en contact avec Ahmad Moudjahed, l'auteur de la photo et l'un des fondateurs de cette bibliothèque secrète.

Pendant près d'un an elle va tenter d'établir un contact quasi quotidien avec ces jeunes syriens qui continuent de se battre pour la liberté. Via skype, whatsapp, Facebook, dès qu'un accès internet fonctionne les jeunes de Daraya lui envoient des messages, des vidéos, des photos et ils échangent de longues conversations.
Au départ Delphine Minoui a voulu se rendre dans cette banlieue de Damas mais cela s'est avéré totalement impossible, pour autant elle n'a pas voulu baisser les bras et souhaitait coûte que coûte pouvoir rendre hommage à ses jeunes et leur bibliothèque en écrivant un livre sur eux, elle souhaitait que ce livre puisse finir sur les étagères de cette bibliothèque improbable.

En parcourant les maisons éclatées par les obus, les jeunes révolutionnaires ont découvert des livres et décidé de les sauver, ils les ont rassemblés dans le sous-sol d'un immeuble abandonné ainsi transformé en librairie, chaque livre a été réparé, soigné, annoté (afin qu'il retrouve son propriétaire) et placé sur une étagère. On y retrouve des livres de littérature arabe, occidentale, des livres de psychologie, de connaissance de soi, de développement personnel, des livres de sciences, de la poésie, une ouverture sur le monde qui n'est pas Assad et son enfermement.
"Les livres, c'est notre façon de rattraper le temps perdu, d'effacer à jamais l'ignorance. [...] Le livre ne domine pas. Il donne. Il ne castre pas. Il épanouit."
Ce livre est le récit de ses jeunes qui se battent pour leurs livres, pour leur liberté de penser, mais c'est aussi un témoignage vibrant du siège de Daraya,  de cette population poussée à bout, bombardée tous les jours, et n'ayant plus rien à manger, jusqu'au bout, jusqu'à la fin...
"Dans ce sas de liberté qu'ils se sont créé, la lecture est leur nouveau socle. Ils lisent pour sonder le passé occulté. Ils lisent pour s'instruire. Pour éviter la démence. Pour s'évader [...]"
"Les livres nous ont sauvés. C'est notre meilleur bouclier contre l'obscurantisme."
"Je réalise à quel point la guerre est plus pénible à vivre pour la personne qui en est éloignée. Pour moi, la guerre fait partie de mon quotidien. Elle est mon quotidien. Je l'ai choisie et acceptée. À vrai dire, j'ai perdu la notion de peur."
 "Ils [les livres] me donnent l'impression de redevenir cet étudiant que j'étais, de ressembler à n'importe quel jeune homme du monde entier. Ils m'arrachent, l'espace d'un instant, à cette vie déformée qui est devenue mienne."
Pour retrouver l'interview de Delphine Minoui dans "La Grande Librairie" ICI
Vous pouvez lire l'article de son livre "Je vous écris de Téhéran"que j'avais énormément aimé.

Le Seuil, 160 pages.

mercredi 18 janvier 2017

❤️❤️ "Les portes du néant" de Samar Yazbek

"Pour les martyrs de la révolution syrienne. 
 J'écris d'une main tremblante.
 J'écris à l'aveugle.
 ...
 J'écris pour vous qui avez été trahis." 

Samar Yazbek est syrienne, alaouite, journaliste et écrivain reconnue. Après avoir pacifiquement manifesté contre le régime Assad et publié des articles la plaçant clairement dans l'opposition, elle a du fuir son pays et s'exiler en France avec sa fille quelques mois après le début de la révolution en 2011 - dont elle est une des plus célèbre porte-parole.
Ce livre est un documentaire qu'elle a écrit après être retourné plusieurs fois en Syrie entre 2012 et 2013, d'abord pour tenter de préparer "l'après-Assad", puis pour témoigner, donner une parole, une vie, un écho à toute cette souffrance.

Témoignage-essai publié en mars dernier, il est déjà ancien... l'Histoire a déjà avancé, changé...
Mais au moment des polémiques sur la médiatisation de la guerre à Alep - de sa destruction - il est bon de se replonger dans une certaine réalité.
Bien qu'il [me] soit impossible de juger de l'objectivité de l'auteur, il semble que sa connaissance du sujet soit suffisamment fine et approfondie pour se laisser entrainer à "écouter" ce qu'elle a à raconter, à nous dire. D'ailleurs une des femmes avec qui elle a passé beaucoup de temps lors de ces "retours" au pays lui a dit : "Ne meurs pas ici. Pars tant que tu le peux et demeure ce fil qui nous relie au monde."

Après quelques mois d'exil en France, à Paris, Samar Yazbek décide donc de retourner clandestinement en Syrie, son objectif est de préparer le futur, d'aider les femmes à s'organiser en montant de micro-projets, en s'assumant (beaucoup sont veuves et seules avec de nombreux enfants), de continuer l'éducation des enfants et d'alphabétiser les femmes des campagnes. Ces 3 voyages qu'elle fera, en s'infiltrant par une brèche de la frontière turque, seront pour elle 3 portes qui la rapprocheront à chaque fois un peu plus du néant. A chaque fois elle sera reçue et hébergée par une famille de Saraqeb dans la province rurale du nord-ouest de la Syrie - la région d'Idib.
Elle va observer l'évolution de son pays, comment "une révolte populaire pacifique contre un dictateur s'est muée en une mutinerie armée contre les militaires et l'État, avant que les islamistes ne s'emparent de la scène et ne transforment les syriens en pantins dans une guerre par procuration".

Avec les multiples témoignages qu'elle nous rapporte, on comprend un peu mieux comment l'Histoire s'est faite et tout s'est enchainé...
Après les différents "printemps arabes", le peuple syrien s'est pacifiquement révolté contre le gouvernement de Bachar Al-Assad qu'il voulait renverser; les buts revendiqués de cette révolution étant la justice, la liberté et la dignité. Cependant cette révolution s'est vite transformée en guerre civile puis religieuse avec l'arrivée des djihadistes.

Lecture forte, troublante, émouvante, avec Samar Yazbek on comprend que c'est tout le pays qui est bombardé, attaqué, violé, pillé, humilié, bafoué. Coincé entre l'armée d'Assad, l'armée de la Syrie Libre, les djihadistes, les mercenaires... le peuple est à terre, incapable de relever l'échine.

"Je regardais Shaher, né dans ce pays, qui le défendait avec une arme et son engagement. En face, des mercenaires étrangers coupaient des têtes au nom de la religion, réécrivaient la loi, se comportaient en colonisateur."
"Tout ce chaos alors que les rebelles se tuaient à la tache en défendant une révolution qui leur échappait et devaient lutter sur deux fronts, contre le régime d'Assad et contre les groupes djihadistes qui pourrissaient la vie."
"Tout ce que je voyais était à la limite du supportable. Je n'étais pas assez forte pour ces tueries incessantes, pour ce mal qui se répétait à chaque seconde, enflait, se multipliait et finissait par avaler tout le pays."
"...les brigades djihadistes s'imposaient par la force des armes et de l'argent."
"...les raisons qui avaient donné l'avantage aux djihadistes takfiris. Je devinais sa réponse : les sources de financement et les hommes qui affluaient tous les jours des quatre coins du monde pour combattre sous le prétexte de défendre l'islam.

Stock, 306 pages.