Je me suis beaucoup interrogée sur les articles que je souhaite écrire, les livres dont je veux parler.

Dois-je faire un article pour chaque livre ? Ou uniquement ceux qui m'ont vraiment plu ?

La réponse je l'ai trouvé en pensant à mon club de lecture ; nous y sommes pour parler de tous les livres que nous lisons, pour échanger, discuter, alors comme l'idée est de faire un peu pareil ici, j'ai décidé de tout mettre. Il y aura donc des articles courts, des plus longs, des passionnés et des plus ternes. Certains vous donneront peut-être envie de lire le livre concerné, d'autres vous donneront peut-être envie de me convaincre...

Alors soyez indulgents, et surtout n'hésitez plus à faire un commentaire !

Au plaisir de (vous) lire.

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jeudi 2 avril 2020

"Boy Diola" de Yancouba Diémé






Dans ce premier roman, Yancouba Diémé raconte l’histoire de son père entre son village natal en Casamance au Sénégal et sa vie d’adulte et de famille en région parisienne.

« Boy Diola » est le surnom de ces jeunes hommes qui quittent leur village et leur forêt pour aller à Dakar - en ville - trouver du travail, c’est un surnom à la fois moqueur et affectueux.
Diola, c’est le peuple de riziculteur d’où vient Apéraw, le père de l’auteur. Mais dans les années 50 le niveau de pluie diminue fortement et atteint gravement ces agriculteurs, d’où un départ des jeunes pour la ville.

Une fois à Dakar Apéraw fera de multiples petits boulots avant de s’embarquer sur un bateau direction Marseille puis Paris. 

Une vie nouvelle commence pour lui en banlieue bien sûr, à l’usine évidemment. 

Il fera venir de Casamance sa première épouse, puis une seconde ; neuf enfants naitront de ses unions et rempliront la maison. 

Malgré son ardeur au travail Aperaw subira les aléas de la vie, avec perte d’emploi, huissier, maladie.


Très pudiquement Yancouba Diémé nous livre l’histoire de son père, celle de sa famille et par conséquent celle de toute une génération d’africain venu chercher du travail en France. Tout en nous racontant son histoire personnelle il nous parle aussi de la grande, celle de l’immigration africaine, il nous parle d’exil, de départ, de familles qui restent au village, et puis il y a les retours avec leur lot de joie et de tristesse car il manque toujours quelqu’un.
C’est une histoire de transmission familiale, d’origine et puis d’adaptation. 

La partie sur l’administratif, sur le « numéro 44 » m’a particulièrement touchée ; en effet Aperaw ne connaît pas sa date de naissance et cependant en France il faut cette date, pour tout, tout le temps, il ne comprend pas pourquoi on veut le réduire à un numéro, alors il décide d’être le « numéro 44 ».


"On nous a ramassé pour venir travailler en France."
"Le temps de avant-avant échappe à la datation. Il trouve sa raison d'être dans l'oubli."
"Nous venons par devoir, par respect, pour la transmission, nous sommes vos enfants, vos frères." 

Flammarion, 188 pages. Août 2019.

lundi 25 novembre 2019

"Ceux que je suis" de Olivier Dorchamps



Le père de Marwann vient de mourir et une de ses dernières volontés est d'être enterré au Maroc, son pays de naissance.
Marwann et ses frères sont tous les trois nés en France et ne comprennent pas cette demande de leur père. Ils ne pourront jamais se rendre sur sa tombe, et leur mère non plus ; leur vie est ici à Paris ou à Clichy où ils ont grandi.
Le Maroc, ils ne l'ont connu que petits, pendant les vacances d'été, mais depuis quelques années ils ne s'y rendent plus trop. Chacun a son travail et mène sa vie.

Alors pour Marwann faire ce voyage à l'envers, avec son père, le ramener dans son pays natal, c'est le moyen de partir à la découverte de son histoire, l'histoire de la famille.

Ce premier roman est très réussi car le thème abordé n'est pas très facile, et surtout a déjà été traité de nombreuses fois.
Olivier Dorchamps parvient à nous entrainer dans la complexité des familles multiculturelles, la difficulté à trouver sa (bonne) place au sein de sa famille proche et élargie mais aussi au sein d'une société qui a encore du mal à gérer la pluriculturalité que ce soit ici ou ailleurs.
Et cette différence doit aussi apprendre à se gérer entre les générations, c'est à dire ceux qui ont quitté un pays pour s'installer ailleurs et commencer une nouvelle vie, et leurs enfants qui eux n'ont rien quitté, mais toujours vécu au même endroit et se sentent chez eux là où ils sont nés, ont grandi, ont été à l'école. Il faut se battre contre les préjugés, les délits de "sale gueule"...

Et puis le décalage avec les "cousins", la famille restée au pays, cette famille qui croit que ceux qui sont partis sont riches, doivent toujours rapporter des "cadeaux"...

O. Dorchamps décrit magnifiquement cette jolie famille marocaine, le regard des enfants qui se fait parfois dur, mais qui est aussi souvent tendre et surtout très reconnaissant.

C'est un roman d'une grande justesse, qui analyse avec finesse et sensibilité les différents décalages. Dans cette histoire il s'agit d'une famille franco-marocaine mais la situation pourrait s'adapter à toutes les autres configurations possibles. J'y ai vu tellement de parallèles avec tellement d'histoires croisées au gré de mes voyages et de mes rencontres.
On retrouve toujours cette ambivalence, pas toujours facile à vivre, pas toujours facile à expliquer et à comprendre.

Un joli premier roman qui mérite d'être découvert, un auteur à suivre !
"[...] ma mère en était sortie dans une belle djellaba neuve, turquoise, brodée de motifs floraux. [...] Mon père aussi portait une djellaba, brune, rayée de gris avec un liseré doré. Fouad était en jean et chemise rouge, beau comme la jeunesse le permet instantanément. Ils suscitaient sur leur passage les regards moqueurs de la foule des samedis matin. Cela m'avait d'abord irrité, puis j'avais réalisé que ces passants se demandaient sans doute comment on pouvait éclairer la vie d'autant de couleurs, eux qui oscillent du gris de la semaine au bleu marine des week-ends bon ton, et j'avais éprouvé un orgueil immense pour ma famille [...]" 
"Si mes parents on quitté le Maroc, c'était pour commencer une nouvelle vie, pas pour prolonger celle qu'ils avaient ici." 

Finitude, 253 pages. Août 2019

vendredi 20 septembre 2019

"Les déracinés" de Catherine Bardon


"Regarde-les donc bien ces apatrides,
toi qui as la chance de savoir où sont ta maison
et ton pays [...]. Regarde-les bien, ces déracinés, 
toi qui as la chance de savoir de quoi tu vis
et pour qui, afin de comprendre avec humilité à quel
point le hasard t'a favorisé par rapport aux autres. Regarde-les
bien, ces hommes entassés à l'arrière
du bateau et va vers eux, parle-leur, 
car cette simple démarche, aller vers eux, 
est déjà une consolation."
Stefan Zweig, Voyages

"Les déracinés" c'est l'histoire de 30 années de vie d'Almah et Wilhelm qui démarre avec leur rencontre à Vienne en Autriche en 1932.
Ils sont jeunes, ils sont beaux, insolents de vitalité, et devant eux, un bel avenir à construire. Ils sont très amoureux et ne veulent pas voir ce qui se passe autour en Allemagne mais aussi en Autriche jusqu'à ce que cela devienne inéluctable et que leur judéité les conduise à l'exil.
Ce sera un long, très long voyage pour arriver à leur destination finale, la République Dominicaine, où le dictateur en place, Trujillo, accorde des visas à des émigrés juifs afin de bâtir un kibboutz dans le nord de l'île et d'y installer une nouvelle communauté juive.
Comment Almah et Wilhelm vont-ils parvenir à vivre sur cet île, loin de leur famille, de leur pays, loin des rêves qu'ils avaient pour eux-mêmes ? Comment une communauté peut-elle naître de rien au bout du monde, loin de ses racines ? Peut-on justement se créer de nouvelles racines ?

Ce premier roman très dense explore tout un pan de l'Histoire par le biais de ce couple et de cette future famille que l'on suit avec tendresse tout au long de leur vie.
Pour ma part c'est une découverte, encore, que cette communauté de juifs qui ont été envoyés en République Dominicaine. Était-ce une expérimentation en vue de la création d'un état d'Israël, ou réellement une volonté de sauver des vies ?
On réalise encore plus à quel point des gens, à cause de leur religion/origine, ont été déplacés sans que l'on ne tienne compte de leurs désirs, des liens avec leur famille.
Les déracinés est un mot très fort mais qui représente bien ce que ces familles ont vécu.

Je découvre aussi la République Dominicaine et un peu de son histoire, la violence de la dictature, encore et toujours, mais aussi la chaleur, le sourire, la bienveillance des dominicains.

C'est un roman fleuve dans lequel on se jette et lorsqu'on relève la tête on ne peut qu'être bouleversé par ce couple magnifique et la vie qu'ils ont mené.
J'ai particulièrement aimé le personnage d'Almah, une femme forte et tendre à la fois, une femme heureuse, gaie et déterminée.

Un très beau premier roman.

Les escales, domaine français, 608 pages. Mai 2018

jeudi 28 mars 2019

❤️❤️❤️ "Mohammad, ma mère et moi" de Benoit Cohen



"Lorsqu'on peut, on doit."

Ce récit est celui de Benoit Cohen qui part à la rencontre de Mohammad un réfugié afghan accueilli par sa mère, chez elle, dans son immeuble particulier du centre de Paris, au pied de la Tour Eiffel.

Je ne vais pas vous refaire le récit de la vie de Mohammad avant d'arriver en France, mais sachez que ce très jeune homme à déjà beaucoup vécu lorsqu'il débarque à Paris, il a aussi beaucoup été déçu, trahi, et malgré tout il continue de croire en la vie. Il n'a jamais eu peur de travailler, d'aider ses parents, sa famille, mais malheureusement dans son pays d'origine la religion et la guerre sont les nerfs du pouvoir.

Ce récit est bouleversant de sincérité.
D'abord parce que ce n'est pas l'histoire d'un réfugié, mais bien celle de Mohammad.
Ensuite parce qu'il est écrit par Benoit Cohen, avec un grand respect, et une délicatesse rare.
Il fait le pendant de son propre "exil" aux USA. Il est parti en le choisissant, avec de l'argent, un visa, et en étant accueilli et bienvenu. Ce qui bien entendu met en lumière l'histoire de Mohammad.
"Mohammad et moi avons tous les deux quitté notre pays et vivons en terre étrangère. J'avais envie de changer d'air, lui sauvait sa peau. Il n'avait pas d'autre option, moi si. J'ai pu choisir mon pays d'adoption, lui non. Il n'avait pas d'argent, moi si. Je me suis tout de suite senti chez moi, lui non. Toute la différence tient en un mot : Welcome." 
On découvre aussi la grande solidarité qui existe en France et c'est grâce à deux associations créées par des jeunes que Mohammad a pu non seulement être accueilli par Marie-France, mais aussi faire les études dont il rêvait.

Il y a Singa, qui est un mouvement international qui vise à créer du lien entre des personnes réfugiées et des personnes qui veulent les accueillir.
Et Wintegreat qui redonne vie aux projets professionnels de ces personnes réfugiées.

Il faut lire ce livre pour découvrir ces deux magnifiques initiatives, je trouve dommage de ne pas entendre plus souvent parler de ces idées/projets qui sont positifs et très encourageants.

Même si j'ai conscience que la rencontre de ces trois personnes a un côté un peu exceptionnel, elle existe et peut exister encore, et surtout elle redonne foi en l'Homme, en l'amour, dans le respect et la bienveillance, c'est pourquoi j'ai fais de ce livre un coup de coeur.
Car il m'a ému, touché, rassuré. Un récit qui devrait être lu par tous.
"Ce manque de nuances me fait forcément passer pour plus bête que je ne le suis. Quand on parle une langue étrangère, on est moins sûr de soi, plus vulnérable, moins rapide, plus timide, en retrait. On devient une autre personne."
   "L'idée que son existence puisse être autre chose que l'accomplissement des tâches du quotidien est révolutionnaire. Il est pourvu d'une conscience, une conscience infinie, il comprend qu'il a en lui un champ d'exploration illimité. [...] À partir d'aujourd'hui, il commence un voyage à l'intérieur de son propre corps, de son esprit. Il a le droit d'être heureux, et réalise que même la tristesse peut lui apporter du réconfort s'il ne se contente pas de la subir mais l'analyse."
"Plus ça va, plus on est dans un système administratif, juridique, concentré sur l'humanitaire et le sécuritaire. Il faut remettre en cause ce paradigme. Il faut remplacer le discours qui consiste à dire : «Les réfugiés, ce groupe homogène, qui fait ci ou ça....», par : «J'ai rencontré Ahmed, il a un projet et je vais essayer de l'accompagner...». Plutôt que de dire qu'on doit accueillir toute la misère du monde, ce qui est décourageant et contre-productif, on présente des individus et une action à dimension humaine." 
"Chérir la différence de nos enfants et la vie qu'ils choisissent vers leurs bonheurs."
"Il faut leur expliquer que Dieu ne contrôle pas tout, c'est à nous de prendre nos vies en main. Une fois qu'ils auront compris ça, libre à eux de pratiquer n'importe quelle religion, mais au moins, ils auront eu le choix." 
Flammarion, 276 pages.

vendredi 1 février 2019

"Grand frère" de Mahir Guven

GONCOURT DU PREMIER ROMAN 2018

Dans ce roman,
il y a deux voix.

La voix du Grand Frère, la trentaine, qui passe 10 à 12 heures par jour dans son véhicule, il est chauffeur de VTC. Alors tous les matins il enfile son costume sombre et sa chemise blanche et part rouler, rouler, rouler....

La voix du Petit Frère, infirmier, engagé, profondément pour sauver son prochain.

Ces deux frères sont nés d'un père réfugié syrien et d'une mère bretonne.
Ils sont nés en France, pays qu'ils n'ont jamais quitté et malgré leur moitié bretonne ils ont du mal à se dire "français", ils se sentent plus "rebeu" comme les copains de la banlieue.
Leur maman est décédée lorsqu'ils étaient encore adolescents et a laissé un grand vide dans leur vie et probablement dans leur éducation.

La grand-mère syrienne a fini par les rejoindre après le début de la guerre, elle a fait leur éducation religieuse car le père ne se sent pas tellement concerné par le sujet.

Et puis un jour le Petit Frère disparait, il part avec une organisation humanitaire en Syrie, et pendant plus de 3 ans ni le père ni le Grand Frère n'ont de nouvelles.

C'est un premier roman brillamment mené et qui n'a pas volé son prix.
On est plongé dans la vie de banlieue, avec son langage bien à elle, dans le quotidien du chauffeur de VTC, mais on se retrouve aussi confronté aux problèmes d'intégration sociale et de radicalisation, des sujets tout à fait du moment.

L'oeil de Mahir Guven nous offre un point de vue inhabituel, une approche surtout assez originale et différente. Je dois dire que j'ai vraiment beaucoup aimé bien que le sujet, au départ, ne m'attire pas trop.
Bien que l'écriture reflète la langue des "djeuns" de banlieue, elle reste très agréable et finalement pas si compliquée à suivre.

Un grand bravo pour ce livre surprenant et très touchant.
Un auteur à suivre !!!

Philippe Rey, 264 pages.


mardi 17 avril 2018

"L'Art de perdre" de Alice Zeniter


GONCOURT DES LYCÉENS 2018

"L'Algérie les appellera des rats. Des traîtres. Des chiens. Des terroristes. Des apostats. Des bandits. Des impurs. La France ne les appellera pas, ou si peu. La France se coud la bouche en entourant de barbelés les camps d'accueil. Peut-être vaut-il mieux qu'on ne les appelle pas."

✿✿✿

C'est l'histoire de la lente et douloureuse mutation d'une famille algérienne qui traverse les guerres et aléas du XXème siècle.
D'un petit paysan des montagnes de l'arrière-pays qui deviendra un homme riche grâce à ses plantations d'oliviers, via les camps français et les barres HLM des banlieues des villes françaises et jusqu'aux attentats de notre monde moderne ; c'est toute une trajectoire liée à des choix, des peurs, mais aussi et surtout à l'Histoire et ses perversions.

Ali est un petit garçon qui vit dans la montagne d'une Algérie française. En grandissant il devient, avec ses frères, entrepreneur ; ils possèdent une plantation d'oliviers qui leur permet de fabriquer de l'huile.
Au cours de la seconde guerre mondiale il se bat en Italie "pour" les français.
Sa vie est suit son cours, lentement, des enfants naissent, poussent, grandissent, jusqu'à ce que les premiers attentats secouent le pays, le FLN, l'indépendance réclamée et tout à coup ne plus savoir où l'on doit se placer, qui l'on est ; la peur qui entre en jeu, la confiance envers un peuple pour qui l'on s'est déjà battu... devenir un traitre sans le vouloir quel que soit le camp.

Et voilà Ali qui quitte l'Algérie pour protéger et sauver sa famille, ses enfants.
Une famille qui du jour au lendemain perd tout, sa maison, ses repères, sa langue, un patriarche qui devient juste un vieil homme sans plus aucun pouvoir ni autorité ; une chute violente, inattendue, impossible.

Et puis c'est Hamid, le fils ainé, né en Algérie mais qui finalement grandira en France, dans la honte des camps, dans la honte de la déchéance de son père, dans l'incompréhension de ses choix.
Mais aussi un jeune homme qui grandira en France, à l'école, loin de la religion et de sa langue maternelle. Un jeune homme qui épousera une française, une "blanche", qui sera proche du reniement de sa famille, de sa foi, de "son" pays.

Et la petite fille, née en France, mais baignée dans une culture qu'elle ne sait pas être sienne, une ambivalence compliquée, un prénom sans ambiguïté mais une langue qu'on ne sait pas parler.
La possibilité d'un retour, d'une rencontre ... ou pas.

Sur 3 générations Alice Zeniter nous emmène dans l'intimité de cette famille, mais aussi et surtout dans l'intimité de la vie de milliers de harkis, d'un peuple qui s'est retrouvé face à des choix cornéliens, qui n'est "ni...ni...", et surtout pas les deux, bref comme un immense sacrifice d'âmes humaines sur plusieurs générations avant de (re)trouver sa place.

Je partais très méfiante sur ce roman car mes premières rencontres avec Alice Zeniter n'ont pas été très réussies. Mais là je dois reconnaître qu'elle mérite son prix et pour plusieurs raisons.
Dans la société actuelle il est plutôt intéressant de rappeler ce que la France a fait dans ses "colonies", rappeler d'où certaines personnes viennent et l'importance de ne pas faire d'amagalme sur une couleur de peau, un nom ou une origine.
Finalement je ne connaissais pas grand chose de cette guerre d'Algérie et on découvre peu à peu de plus en plus de choses pas très jolies qui ont été faites pendant et après le conflit. Les promesses, les mensonges, une certaine honte.... (on peut relire "Un loup pour l'homme" de Brigitte Giraud)
Un livre important pour l'Histoire, pour la Mémoire.
"Ils attribuent ce nouveau déchirement à leur malchance, à la cruauté du hasard ou aux nécessités d'un monde du travail qu'ils connaissent mal. Personne ne leur explique que le Service des Français musulmans, rattaché au tout nouveau ministère des Rapatriés, a recommandé qu'on veille « à ne pas mettre dans les hameaux des familles de même origine » car cela « amène inévitablement, en cas de difficulté, les membres de cette famille à faire bloc, et de ce fait à opposer une résistance accrue en cas d'application de mesures de discipline »."
"Ils parlent de moins en moins à leurs parents, de toute manière. La langue crée un éloignement progressif. L'arabe est resté pour eux un langage d'enfant qui ne couvre que les réalités de l'enfance. Ce qu'ils vivent aujourd'hui, c'est le français qui le nomme, c'est le français qui lui donne forme, il n'y a pas de traduction possible. [...] Ali et Yema regardent l'arabe devenir langue étrangère pour leurs enfants, ils entendent les mots qui échappent de plus en plus, les approximations qui se multiplient, le français qui vient truffer la surface des paroles."
 "Le soir du 13 novembre, Naïma est au cinéma  [...]  Elle pleure sa mort puis, tout en se reprochant son égoïsme, elle pleure sur elle-même, ou plutôt sur la place qu'elle croyait s'être construite durablement dans la société française et que les terroristes viennent de mettre à bas, dans un fracas que relaient tous les médias du pays et même au-delà.  [...]  Ce n'est pas, comme le croit Naïma, un dommage collatéral, c'est précisemment ce qu'ils veulent : que la situation devienne intenable pour tous les basanés d'Europe et que ceux-ci soient obligés de les rejoindre."
Flammarion, 506 pages.

dimanche 14 août 2016

"L'étranger" d'Albert Camus et "Meursault, contre-enquête" de Kamel Daoud


L'envie première était de lire le livre de Kamel Daoud, cependant ayant compris qu'il s'agissait d'une "réponse" au livre de Camus j'ai pensé qu'il fallait d'abord que je lise ce "classique" de la littérature française.

Pour être tout à fait honnête je m'attendais un peu à un livre "prise-de-tête" ce qui est probablement du à son étiquette "classique".
Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir une écriture simple, presque enfantine. Attaquant cette lecture vierge de toute notion de l'histoire j'ai découvert un Meursault, français de l'Algérie française, visiblement porté sur lui-même tout en étant incapable de ressentir une vraie émotion ; serait-il ce qu'on appelle un sociopathe (?), la suite de l'histoire le laisse un peu penser.
Il raconte sa vie, la mort de sa mère, les relations qu'il entretient avec son voisinage, sa petite amie, tout ça dans une grande indifférence émotionnelle et sentimentale. Il n'éprouve apparemment aucune sensation, aucun émoi, aucun frisson ; il m'est apparu d'une grande froideur et j'ai ressenti beaucoup d'écoeurement face à ce personnage.

Ce qui nous amène au second livre où le narrateur, un vieux monsieur assis dans un café, revient soir après soir sur son histoire, la face cachée de la précédente.
Il est le frère de Moussa, l'Arabe tué dans "L'étranger" et toute sa vie il l'a vécu avec "Moussa lui tenant la main et sa mère juchée sur son dos."
Le décès de ce frère, non nommé (dans "L'étranger") , ignoré, lui gâchera si ce n'est la vie, la relation avec sa mère qui ne vit plus que par et pour son fils mort. Elle poussera ainsi notre conteur à une faute qui lui permettra enfin de "venger" son frère mais surtout de se libérer de sa mort et de sa mère. Mais cette vie, et cette mère (un peu comme Meursault) l'empêcheront de croire en l'Amour ou du moins de pouvoir s'y consacrer.
Haroun nous fait la "confession" de sa vie, il nous fait traverser l'Algérie de la guerre d'indépendance à nos jours avec parfois un regard assez cru sur la société d'aujourd'hui et en particulier ce qui concerne la religion.

J'ai trouvé très intéressant cet exercice de lecture de deux textes écrits "l'un en face de l'autre" tout en étant très éloignés dans le temps, dans le style, dans le message.

Citations de "Meursault, contre-enquête"
"Le vendredi ? Ce n'est pas un jour où Dieu s'est reposé, c'est un jour où il a décidé de fuir et de ne plus jamais revenir. [...] J'ose te le dire, j'ai en horreur les religions. Toutes ! Car elles faussent le poids du monde. J'ai parfois envie de crever le mur qui me sépare de mon voisin, [...] de lui hurler d'arrêter sa récitation de pleurnichard, d'assumer le monde, d'ouvrir les yeux sur sa propre force et sa dignité et d'arrêter de courir derrière un père qui a fugué vers les cieux et qui ne reviendra jamais."

"Comment peut-on croire que Dieu a parlé à un seul homme et que celui-ci s'est tu à jamais ? Je feuillette parfois leur livre à eux, Le Livre, et j'y retrouve d'étranges redondances, des répétitions, des jérémiades, des menaces et des rêveries qui me donnent l'impression d'écouter le soliloque d'un vieux gardien de nuit."

"J'ai tué le français vers 2h du matin. Et depuis ce moment, M'ma a commencé à vieillir par nature et non plus par rancune, des rides la plièrent en mille pages et ses propres ancêtres semblèrent enfin calmes et capables de l'approcher pour les premiers palabres qui mènent vers la fin."

Verset tiré du Coran :
"Si vous tuez une seule âme, c'est comme si vous aviez tué l'humanité entière." 

dimanche 3 avril 2016

" Un aller simple " de Didier van Cauwerlaert


GONCOURT 1994

Aziz est arrêté par la police, avec de faux papiers... Le gouvernement veut faire de lui un exemple, le renvoyer dans son pays d'origine avec un "attaché humanitaire" qui doit l'aider à se réinsérer dans son pays, dans son village.

Sous ce prétexte, Didier van Cauwelaert, nous propose un voyage initiatique dans l'Atlas avec ce jeune Aziz (19 ans) et son "attaché" ainsi que Valérie, une guide trouvée sur place.
Une drôle d'amitié va se nouer entre Aziz, le jeune arabe encore au début de sa vie et Jean-Pierre, un brillant haut fonctionnaire, sous le regard de Valérie que plus rien ne touche.

L'histoire est brillamment menée et l'interaction entre les 3 personnages très surprenantes. La rencontre se fait pour chacun d'entre eux à un moment particulier de leur vie, où finalement chacun n'a plus rien à perdre et est prêt à aider l'autre. Mais qui sont-ils réellement ?

C'est joli et doux, un petit conte qui fait du bien. On voyage dans l'Atlas, le sable du désert, la neige des hautes montagnes, et les fonderies de Lorraine... avec toujours une très belle écriture, émouvante et touchante.

A lire !