Je me suis beaucoup interrogée sur les articles que je souhaite écrire, les livres dont je veux parler.

Dois-je faire un article pour chaque livre ? Ou uniquement ceux qui m'ont vraiment plu ?

La réponse je l'ai trouvé en pensant à mon club de lecture ; nous y sommes pour parler de tous les livres que nous lisons, pour échanger, discuter, alors comme l'idée est de faire un peu pareil ici, j'ai décidé de tout mettre. Il y aura donc des articles courts, des plus longs, des passionnés et des plus ternes. Certains vous donneront peut-être envie de lire le livre concerné, d'autres vous donneront peut-être envie de me convaincre...

Alors soyez indulgents, et surtout n'hésitez plus à faire un commentaire !

Au plaisir de (vous) lire.

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jeudi 19 août 2021

"Ultramarins" de Mariette Navarro

 



Un premier roman étonnant, rempli de mystère, de velouté, de troubles… 

 

 

Un cargo au départ du Havre est en route pour les Antilles ; la capitaine en acceptant une demande particulière de son équipage les (nous) fait pénétrer dans un univers sibyllin.

 

 

C’est un moment en suspension, un huis-clos marin déconcertant, prenant.

 

On fait un pas de côté, on se pose, on arrête le temps et on écoute le cœur battant de la machine, la moiteur, le silence et le calme. 

 

À dévorer en toute quiétude, dans le doux bercement de la houle, au-dessus des abysses et de l’immensité.

 

Énorme coup de cœur de cette rentrée car j’ai été surprise par ce texte et cette écriture si belle. 

Un roman qui nous sort de notre zone de confort et nous raconte une histoire étrange. Un style délicat, sensible qui nous touche, nous happe. 


Quidam Éditeur, 2021

mercredi 3 juillet 2019

"Sans jamais atteindre le sommet" de Paolo Cognetti


" Qui a vu le mont Kailas du haut de la cime inviolée de la Montagne de Cristal ? "

L'auteur de "Le garçon sauvage" et de "Les huit montagnes" nous fait partager ces carnets de voyage dans l'Himalaya.
En 2017, pour ses 40 ans, il décide de partir avec des amis ; l'expédition doit atteindre Shey Gompa "le monastère de Cristal" en partant du lac Phoksundo, et doit durer un mois. Ils sont au nord-ouest du Népal sur la terre du Dolpo en bordure du Tibet.
Un mois de marche à des altitudes extrêmes, un mois au bout du monde, un mois en relisant le livre qui l'a poussé jusque là.
Le livre c'est "Le léopard des neiges" de Peter Matthiessen qui fit lui-même ce voyage, Paolo Cognetti marche sur ses traces tout en relisant son texte, certaines choses n'ont pas changé, sont immuables, c'est beau.
Sans jamais atteindre les sommets ils franchiront pourtant des cols à plus de 5000 mètres d'altitude, une difficulté particulière pour l'auteur qui à partir de 3000 mètres ressent déjà des effets négatifs sur son organisme.

Paolo Cognetti sait nous raconter la montagne, les paysages incroyables qu'il traverse, les gens qu'il rencontre, il nous donne envie de le suivre, d'être dans son ombre et de partager avec lui ses moments. On ne croise pas de léopard mais des chèvres, des oiseaux, des chiens... peut-être une réincarnation ?

J'aime l'idée de cette longue marche dans la haute montagne sans pour autant essayer de grimper au sommet, d'atteindre les dieux, j'aime la simplicité face à l'immensité, j'aime ces villages traversés et découvrir ces peuples qui vivent si haut.
J'ai aimé aussi avoir dans un coin de la tête le voyage d'Alexandra David-Néel que je vous recommande vivement "Voyage d'une parisienne à Lhassa".

Un livre qui nous transporte loin, très loin, dans l'infini.

"Mais il ne fut pas bon prophète quand il écrivit, à propos de Saldang : « Un jour les hommes se lasseront de tirer une si maigre subsistance de ces hauts plateaux glacés et les derniers vestiges de l'ancienne culture tibétaine disparaîtront au milieu des pierres et des ruines. » Il faisait erreur : ce ne seraient pas les mauvaises récoltes qui causeraient leur perte - c'était le lot des montagnards depuis toujours. Je corrigeai donc son propos : « Un jour les hommes construiront une route directe pour la Chine, des camions remplis de marchandises et de passagers clandestins traverseront la région, des baraques de toutes sortes surgiront le long de la vallée, le lit de la rivière ne sera plus qu'une décharge, et les derniers vestiges de l'ancienne culture tibétaine disparaîtront au milieu des immondices et des téléphones portables. »"
"Qui a vu le mont Kailas du haut de la cime inviolée de la Montagne de Cristal ? Trouve la réponse dans ces montagnes russes : parce que tu perdras tout ce que tu as cru gagner, dis-toi que le sentier est bien plus précieux que le sommet. Trouve un sens dans chaque pas. Dans cette concentration."

La cosmopolite Stock, 160 pages.
Traduit de l'italien par Anita Rochedy.

jeudi 10 janvier 2019

"Mourir n'est pas de mise" de David Hennebelle


1974, Jacques Brel décide de partir en voilier faire le tour du monde.
Il embarque avec lui sa fille France et sa maitresse Maddly Bamy.
Il fuit le gris du ciel belge, les salles de spectacles fermées et enfumées, et les paparazzi.

Mais la vie ne fait pas toujours ce que l'on veut, ce que l'on avait imaginé.
Brel finira par s'installer aux îles Marquises, et malgré la maladie qui le ronge il composera un ultime album avant de partir pour toujours.

Un très joli texte, court, sur les 4 dernières années de vie du fabuleux chanteur que fut Brel.
On ressent toute la passion de l'auteur pour le poète ; moi il m'a emmené avec lui.
Je n'ai pas "connu" Brel de son vivant et hormis ses chansons les plus célèbres je reconnais que je ne savais pas grand chose de sa vie.

Un premier roman réussi, écrit avec finesse et poésie.

Autrement, 148 pages.

lundi 28 mai 2018

"Kwaï" de Vincent Hein


Vincent Hein a le souvenir de soirées passées calé contre son père à regarder des films, et parmi ses films il y a le célèbre "Pont de la rivière Kwaï" tiré du livre éponyme de Pierre Boulle.
Ayant habité plusieurs années en Asie il n'a pas pu s'empêcher d'aller en Thaïlande pour voir ce fameux pont.
C'est ainsi qu'il nous raconte son voyage depuis Bangkok jusqu'à Kanchanaburi, où se trouve le pont, dans un petit hôtel tenu par une thaï et un suisse.
Bien entendu le lieu, hautement touristique, est finalement un peu décevant. Il y a le village, la rivière, le pont, la gare, les petits restaurants, le cimetière, le musée et le hellfire pass - l'endroit le plus meurtrier le long de la construction de la voie ferrée.
Ses sites n'ont, en eux-même, rien d'extraordinaire, mais ils sont l'occasion pour l'auteur d'un retour en arrière dans sa propre histoire ainsi que dans l'Histoire.

Il revient sur son enfance, son père et son grand-père mais aussi sur les lieux mythiques qu'il a déjà visité comme un camp de concentration en Allemagne ou le camp 731 au Japon - l'occasion de rappeler que Mengele n'était pas le premier médecin de l'horreur et que Ishii Shiro le médecin de ce camps fit lui aussi d'atroces expériences sur des hommes, des femmes et des enfants.
L'horreur n'a pas de limite...

Les descriptions que Vincent Hein fait du site de Kanchanaburi sont très justes, on retrouve bien l'ambiance tropicale, chaude et lourde, le bruit des insectes... Pour l'avoir visité j'ai bien retrouvé mes propres sensations.

C'est un très beau récit, court, écrit dans un style riche et agréable qui nous permet de suivre l'auteur avec plaisir dans ses divagations historiques et géographiques.
Et puis il nous donne envie de découvrir d'autres écrivains voyageurs dont il parle très bien tout en éveillant notre curiosité.

Un bon moment de lecture.

PHÉBUS, 140 pages.

jeudi 24 mai 2018

"Le Bureau des Jardins et des Étangs" de Didier Decoin



Katsuro, l'époux de la jeune Miyuki, excellent pêcheur de carpes, est le fournisseur [officiel] des étangs sacrés de la cité impériale ; mais il vient de se noyer dans la rivière Kusagawa et voilà que des émissaires viennent informer son épouse que le Bureau des Jardins et des Étangs souhaitent une nouvelle livraison.
Afin d'honorer la mémoire de son époux, et de vivre encore un peu près de lui, Miyuki décide de faire ce long voyage jusqu'à la cité de Heiankyō et de livrer les dernières carpes pêchées par son mari.
Elle part donc seule, à pied, la palanche sur les épaules, avec seulement les huit plus belles dernières carpes. Elle va traverser les montagnes et les forêts, croiser des brigands, des mères maquerelles, des moines, des monstres aquatiques.... Un long périple pour arriver jusqu'à la ville sacrée et remettre ses poissons.
À l'arrivée elle aura affaire à Nagusa Watanabe le vieux directeur du Bureau des Jardins et des Étangs qui lui demandera un service un peu particulier.
Puis ce sera le long chemin du retour jusqu'à Shimae son village d'origine.

L'histoire est au départ plutôt attrayante, un thème assez typique du Japon et de cette culture asiatique, l'ensemble est intéressant et bien écrit évidemment [nous avons tout de même affaire à un sacré écrivain], mais il y a une lourdeur tout au long du roman qui se fait ressentir et qui nuit à la lecture et au plaisir.
L'auteur a travaillé, beaucoup travaillé son sujet [12 ans d'écriture] et en fait cela se ressent beaucoup trop. C'est comme si il avait voulu mettre tout ce qu'il sait, tout ce qu'il a appris sur le Japon, sur cette époque en particulier, et ça rend un texte étouffant, parfois indigeste.

Lorsque je lis j'aime apprendre et découvrir des choses, mais là j'avais l'impression de lire une thèse sur le Japon et d'être le professeur qui doit noter.
C'est bien dommage parce que l'idée originale est plutôt chouette et certains passages sont vraiment très bien. Et puis je n'ai pas du tout aimé la fin...
Il n'aurait finalement peut-être pas fallu prendre autant de temps pour écrire ce livre, et le décharger un peu.

Stock, 385 pages.

dimanche 13 mai 2018

❤️❤️❤️ "Dans les pas du fils" de Renaud et Tom François avec Denis Labayle



Tom a 16 ans, il ne travaille plus à l'école, passe beaucoup de temps à fumer (et boire) avec ses copains. Il vit à Biarritz avec sa mère, son père étant lui à Paris.
Les relations entre les deux hommes sont extrêmement compliquées, violentes et agressives.
Alors après un énième rendez-vous avec l'école Renaud décide de partir avec son fils, de l'emmener traverser le Kirghizstan à dos de cheval pendant 3 mois.

Ce voyage initiatique a pour but de faire comprendre à l'adolescent que son père n'est pas son ennemi, qu'il est là pour lui et qu'il ne doit pas gâcher sa vie, c'est lui qui en a le contrôle.

Ce récit est le témoignage de ce père et ce fils qui ont fait ce voyage en 2014, une histoire bouleversante d'émotion, de vérité, de partage, de don de soi.

D'un point de vue purement aventure/voyage, les deux hommes font des rencontres incroyables dans un pays pauvre, loin de tout et dont les éléments ne sont pas toujours favorables à une vie facile. Malgré la barrière du langage ils arrivent à tisser de vrais liens avec les hommes et les femmes qu'ils croisent au gré de leur pérégrination, il y a aussi quelques mauvaises rencontres mais heureusement elles sont plus rares. L'accueil des paysans kirghizes est incroyable et bien qu'ils vivent dans le plus grand dénuement ils sont toujours prêts à offrir, à accueillir ces deux inconnus qui voyagent à cheval.

Les paysages qu'ils traversent sont époustouflants de beauté et l'on assiste petit à petit à l'émerveillement de l'adolescent devant la beauté du monde, il se sensibilise à la nature, à ce qui l'entoure.
Le lien que Tom crée avec son cheval surprend également son père qui ne le croyait pas capable de prendre aussi bien soin d'un animal.

Et puis bien entendu on voit l'évolution de la relation du père et du fils, une relation incroyable, un père (un héros) qui fait tout pour son fils et malgré les rebuffades du jeune mâle, il persiste.

Cette relation est tout simplement magnifique, et voir ce jeune garçon se transformer en homme, le voir se raisonner, devenir plus mature, plus humain encore, c'est un pur bonheur.

Un livre à lire, à découvrir et à offrir !!

Pocket, 250 pages.

NB: Au retour de leur voyage Renaud, qui était en contact avec une journaliste, a fait paraitre un article sur leur aventure dans le monde du 30 aout, "la chevauchée initiatique" a inspiré Laurent Mauvignier pour son livre "Continuer". Il y a eu bien sûr quelques échanges de courtoisie...

mercredi 2 mai 2018

"Dans les pas d'Alexandra David-Néel, Du Tibet au Yunnan" de Éric Faye et Christian Garcin



Éric Faye et Christian Garcin sont écrivains mais aussi de grands explorateurs et ensemble ils ont décidé de faire ce voyage dans les pas de cette très grande aventurière que fut Alexandra David-Néel presque un siècle après elle.
Ils sont partis de Pékin pour aller en train jusqu'à Lhassa puis de là ont voyagé à rebours du périple d'Alexandra qui en son temps mis près de 4 mois pour parcourir à pieds plus de 1800km à travers plaines, cols et montagnes enneigées.

Tout en retrouvant les traces d'Alexandra, Éric Faye et Christian Garcin découvrent aussi et surtout un nouveau Tibet, une nouvelle Chine. Quelques similitudes restent avec 1924 mais "malheureusement" la modernisation est arrivée jusque dans les montagnes himalayennes, jusqu'au temple du bouddhisme.
La question qu'ils se posent est de savoir si la culture tibétaine reste intacte, si les traditions perdureront, est-ce que la civilisation moderne n'est pas en train de détruire tout ça.

Mais ce qui m'a frappé aussi c'est que tout en voyageant au fin fond de la Chine et du Tibet les deux auteurs constatent partout cette frénésie de construction, partout où ils vont leurs yeux se posent sur des chantiers, des buildings, des ponts, des routes se construisent, la nature est défigurée, la pollution est partout avec des déchets qui envahissent tout.
Ce constat fait peur, ce constat fait mal.
Reste-t-il un endroit vierge d'humanité et de ce qui l'accompagne ?

Déjà, "Alexandra David-Néel, en 1919, avait conscience qu'elle explorait la Chine à temps : « Vraiment, il est bon d'être né maintenant, plutôt que cent, ou même seulement cinquante ans plus tard, la Terre devient bien laide sous la main des "civilisés".»"

Quelle vision au début du siècle dernier...! si elle pouvait voir ce que devient le monde, elle regretterait probablement d'avoir vu si juste.

Et comme un des auteurs le dit si bien, nous aimerions bien pouvoir "aller voir" comment c'était, ce que cela faisait :
"Parfois, pourtant, j'échangerais volontiers un peu de ma vie contre un moment à l'autre bout du temps, ne serait-ce que pour apercevoir Alexandra cheminant, la mine sévère, suivie du fidèle Aphur, de leur coolies et de leurs bêtes de bât, crottés, trempés, éreintés. Oui, j'échangerais sans barguigner un morceau de cette vie pour m'enchinoiser dans le Qinghai de 1921 et me laisser réveiller sur le coup de 5 heures, dans le froid de gueux du petit matin, par le mugissement des conques."
 Oui, ils nous donnent envie de voyager, même encore aujourd'hui, malgré les "civilisés" qui envahissent tout, ils nous donnent envie parce qu'ils nous montrent le beau qui reste à voir, aussi parce qu'ils nous donnent l'envie d'être plus attentif à ce qui nous entoure, à notre planète.

Je me suis plongée avec un plaisir immense dans ce témoignage, ce récit de voyage ; le plaisir de repartir sur les routes de Chine et du Tibet mais aussi sur les pas d'Alexandra.
Si ce n'est déjà fait je vous recommande vivement la lecture du livre qu'elle a écrit après cette incroyable aventure, "Voyage d'une parisienne à Lhassa".

Stock, 308 pages.

#DansLesPasD'alexandraDavidNéel #NetGalleyFrance

lundi 8 janvier 2018

"Mes pas vont ailleurs" de Jean-Luc Coatalem


PRIX FEMINA ESSAI 2017

"tous les voyages finissent en livres et tout part d'une lecture" JLCoatalem

Jean-Luc Coatalem est journaliste, écrivain, grand-reporter, grand voyageur et originaire de Brest, un peu comme le sujet de son livre, Victor Segalen.
Dans ce récit il s'adresse directement à son héros par un long et grand monologue au cours duquel il lui parle de son amour, de tout ce qu'il a accomplit, voyages et oeuvres littéraires.
Sans être vraiment une biographie - plutôt une ode (!) - il retrace les 15-20 dernières années de la vie de notre aventurier.

Victor Segalen était donc, lui aussi, originaire de Brest ; médecin engagé dans la Marine, mais aussi romancier, poète, archéologue et passionné de Chine. Il a beaucoup voyagé, découvert, rencontré. La Marine lui a permis de partir mais ce qu'il aime c'est marcher, chevaucher.

Au début du XXème siècle il est arrivé aux îles Marquises juste après la mort de Gauguin, il a ainsi récupéré quelques unes de ses oeuvres et comme lui a surtout tiré de son passage tout le mal que le monde civilisé a pu faire au peuple indigène, il en a fait un livre "les Immémoriaux".

Puis étudiant le chinois il devient élève-interprète et a pu partir en Chine - 3 séjours - où il a fait de nombreux voyages et surtout de nombreuses découvertes. Entre ses voyages il a épousé Yvonne, une brestoise de qui il aura 3 enfants.
Il meurt assez jeune (41 ans) dans des conditions qui restent plutôt mystérieuse.

Donc, donc, j'étais ravie de découvrir ce livre car avant d'arriver à Hong Kong je n'avais jamais entendu parler de ce Victor Segalen - nom porté par le lycée français de HK.
Me voici donc donnée l'opportunité de le découvrir, de découvrir ses voyages qui nous emmènent en Chine - où il rencontre un consul français pas très malin (j'essaie de lire le livre du fils !) - et aux îles Marquises où Gauguin finit sa vie (ayant lu un livre fort intéressant sur ce dernier où l'on parlait effectivement en 2 mots de Victor Segalen - Gauguin aux Marquises ).
Ainsi plein de petits rappels sur des livres déjà lus, et surtout une grosse envie maintenant de lire ce fameux Victor Segalen et notamment son roman "René Leys".

L'écriture est magnifique et on ne peut que constater que l'auteur connait son sujet, l'aime, l'idolâtre presque - il est très compréhensif et magnanime - il veut nous faire partager son engouement et franchement il est plutôt convaincant, cependant il y a quelques longueurs et répétitions qui parfois alourdissent. C'est très érudit avec beaucoup de références mais livré un peu dans le désordre,  ce qui rend, parfois, le tout un peu confus et embrouillé.

Je comprends le prix, l'oeuvre est belle, le style très travaillé, mais pour qui n'est pas intéressé par Victor Segalen c'est peut-être plus difficile à appréhender... du coup je ne peux pas recommander cette lecture à tout le monde.
"[...] Un opiomane avéré qui n'arrive plus à se défaire de son addiction. Un esthète, sinologue érudit, doublé d'un voyageur infatigable - mais, désormais, de l'avis des psychiatres et d'un neurologue, astreint à un "repos total nécessaire.""
"...nous admirions votre quête d'ailleurs et ce besoin de possibles." 
"Vous croiserez ensuite le consul Albert Bodard - le père de Lucien, le futur reporter -, qui ne vous fait pas grande impression." 
Stock, 278 pages. 

mardi 3 octobre 2017

❤️❤️❤️ "Taba-Taba" de Patrick Deville





Tout commence avec la petite fille en blanc née au Caire, elle monte sur un bateau et quitte l'Égypte pour la France, nous sommes en 1862, de l'autre côté de la Méditerranée, plus au nord, en face de Saint-Nazaire, la construction du lazaret de Mindin se termine, il servira aux pestiférés, aux quarantaines des bateaux qui ont traversé plusieurs mers.

Et puis il y a ce petit garçon, tout mal agencé, "le petit monstre recroquevillé auprès du grand taré", il a à peine 4 ans mais une malformation congénitale de la hanche l'empêche de se développer normalement, alors il sera opéré, enchâssé dans un plâtre pendant près d'une année. Le petit monstre deviendra, le chevalier noir, mais aussi à force de lecture et de contemplation, hypermnésique.

Le grand taré, c'est lui, Taba-Taba, car le petit chevalier noir vit au Lazaret, devenu hôpital psychiatre et dont son père est le directeur. Taba-Taba qui toujours accompagnera le petit monstre jusqu'à ce qu'il puisse enfin se séparer de lui.

Il y a aussi Paul, le gymnaste, le père (pas celui du narrateur), fils de l'instituteur et de la petite fille en blanc. Paul qui avec son épouse, Eugénie-Alexandrine, aura subi les 2 grandes guerres, aura vécu l'occupation, la déportation, la fuite.
Et il y a le fils Paul-Eugène, dit Loulou, qui lui est bien le fils de Paul et le père du narrateur, et le frère de Simonne dite Monne, la tante par qui tout est arrivé et a réellement commencé.

En effet, cette tante au fil des années a conservé tout un tas de papiers, de souvenirs, de lettres, d'archives, de journaux, qui ont permis à l'auteur de retracer l'histoire familiale. Un miracle car certaines archives ont passé quelques années dans un coffre au Crédit Lyonnais de Soissons après le départ de la famille pour le sud au cours de la seconde guerre et récupérées seulement après de longues années.

Dans ce roman foisonnant, Patrick Deville, en suivant le fil de son histoire familiale, nous emmène en voyage à travers la France et à travers le monde, c'est un voyage autant historique que géographique. Lui-même parcourt le monde et à chaque étape un passage de la vie de ses aïeux. Il nous livre son passé mais aussi celui du lieu où il se trouve, des monuments qui croisent sa route, il y a des rappels de notre Histoire mais aussi les faits divers, les anecdotes, et il lie et relie tous ses évènements d'une main magistrale et magique. Il est le "dieu marionnettiste" qui retrace l'histoire de "la bande des quatre".

Ce récit très documenté est passionnant, il va, il vient, prend le train, l'avion, voyage dans le temps, c'est un peu "brouillon" tout en étant très méthodique, et donc tout à fait déroutant.
Patrick Deville a su rendre son texte vivant, intéressant, dans le sens le plus profond du terme ; et tout en gardant une certaine distance avec les membres de sa famille - qu'il nomme soit par leur prénom soit par leur fonction (le père, le fils...) - on sent une grande chaleur, une grande tendresse. Ce côté très pudique est aussi présent lorsqu'il évoque son amoureuse, qu'il n'appelle que Yersin pendant une grande partie du livre pour finalement lui rendre son prénom, Véronique, et tout l'amour qu'il éprouve apparemment pour elle.

Bref vous l'aurez compris, j'ai aimé, beaucoup, énormément, et je recommande cette lecture qui peut paraître un peu difficile voire rébarbative au début. Une fois lancée on est passionné, pris, mordu et on ne le lâche plus. Qu'est ce que j'aimerais être assise en face de lui et l'écouter...

Quelques citations que j'ai essayé de limiter.... mais en fait j'aurais voulu recopier tout le livre.

"Si je ne faisais qu'apercevoir certains psychopathes agités, ceux dont le visage blême, la bouche ouverte, le regard révulsé vers le centre de leur cerveau et leur propre énigme étaient coiffés de casques de cuir brun, les autres déambulaient sur le sable des allées sous les pins, vêtus de drap bleu, avec des allures songeuses de philosophes antiques ou de traîne-savates, s'asseyaient sur les bancs pour deviser, se rendaient visite de pavillon en pavillon en fin d'après-midi. Parmi ceux-là se recrutaient mes grands camarades."
"... Ça n'est pas que la situation internationale lui soit indifférente, il lit les journaux, mais là il trépigne. Ça n'est pas le moment. Mettons fin à son impatience, laissons-le démarrer sa moto d'un coup de talon. Passons de la photographie au cinéma, regardons-le s'éloigner sur le chemin de ronde et quitter le Lazaret pour aller retrouver sa fiancée. Dans un an ils se marieront. De là à enfanter un boiteux il n'y a qu'un pas."
 "Ces deux-là auront connus au cours de leur existence davantage d'inventions magnifiques que les Européens n'en avaient vu depuis le Moyen Âge, l'automobile et le paquebot, le téléphone et l'avion, l'ascenseur et le tramway, le tracteur agricole et la vaccination, le sparadrap et le char d'assaut, les gaz de combat et le fil de fer barbelé."
"Ainsi je tournais en rond et à petite vitesse, dans ces parages où la disparition des industries sidérurgique et textile avait entraîné celle de la classe ouvrière et quasiment du salariat. 0ù de vieux retraités pouvaient s'étonner que ce fameux dieu Turbin qui avait été leur cauchemar ait pu devenir le rêve inaccessible de leurs petits-enfants."
"Les services de la Protection civile détruisaient encore en cette année 2015 plusieurs centaines de milliers d'obus et estimaient que, sauf nouvelle catastrophe, les champs de bataille de la Première Guerre devraient être dépollués dans sept cents ans. "
"[...] C'est sous celui de Romain Gary qu'il avait écrit cette phrase : « Je n'ai pas une seule goutte de sang français mais la France coule dans mes veines.» Alors qu'une alliance de fait entre les islamistes djihadistes et l'extrême droite nationaliste tentait d'entraîner la France dans une guerre civile, j'aimais cette définition simple donnée par ce juif de Lituanie : «Le patriotisme c'est l'amour des siens, le nationalisme c'est la haine des autres.»" 
Le Seuil, 432 pages.

mercredi 25 mai 2016

❤️❤️❤️ " Boussole " de Mathias Enard


GONCOURT 2015

Au cours d'une longue nuit d'insomnie, le musicologue franco-autrichien Franz Ritter, qui vient d'apprendre qu'il est très malade, se remémore une partie de sa vie. Une partie de vie qu'il a passé en Orient, entouré d'orientalistes européens dont Sarah, une française passionnée et apparemment "passionante" - qui travaille notamment sur sa thèse dont le thème est "les images et représentations de l'Orient" - , Gilbert de Morgan le maître de thèse de Sarah, Marc Faugier qui fait une étude sur la prostitution et le sexe en Orient, et tant d'autres.
Ainsi en suivant Franz on se plonge dans les rues de Vienne, d'Istanbul, d'Alep, de Damas et Téhéran; sur les chemins des premiers orientalistes partis à la découverte de cette incroyable partie du monde, telle Annemarie Schwarzenbach - écrivaine, journaliste et aventurière suisse - et Marga d'Andurain - aventurière française, propriétaire de l'hôtel Zénobie à Palmyre.
On écoute Schubert, Schumann, les "Kindertotenlieder" de Mahler, Nazeri, Shahnam, on lit les poètes Hafez et Rumi...

Je pense qu'il n'est pas faux de dire que ce livre n'est pas à la portée de tout le monde, il faut être posé, au calme, pour en faire la lecture, avoir du temps devant soi.
Mathias Enard nous livre toute son érudition dans de grandes phrases, parfois très longues ; il utilise un vocabulaire très riche et si l'on est curieux on apprend beaucoup de choses, de mots de cette merveilleuse langue. Cependant l'histoire est passionnante et il m'est arrivé à plusieurs occasions d'avoir des fou-rire, il sait mélanger les différents registres de langue en passant du langage soutenu au langage familier facilement, un vrai plaisir de lecture de la "langue française" !

Lorsqu'il nous parle d'Istanbul :
"Il décrit, subjugué, cette succession de monuments, de palais, de villages, la puissance de ce site qui me frappait moi aussi en plein et me remplissait d'énergie, tant cette ville est ouverte, une plaie marine, une faille où la beauté s'engouffre ; se promener dans Istanbul était quel que soit le but de l'expédition, un déchirement de beauté dans la frontière - que l'on voit Constantinople comme la ville la plus à l'est de l'Europe ou la plus à l'ouest  de l'Asie, comme une fin ou un commencement, comme une passerelle ou une lisière, cette mixité est fracturée par la nature et le lieu y pèse sur l'histoire comme l'histoire elle-même sur les hommes."

Franz avec un peu de culpabilité nous raconte son expérience de l'opium :
"L'opium était, dans notre imaginaire, tellement associé à l'Extrême-Orient, à des chromos de chinois allongés dans des fumeries qu'on en oubliait presque qu'il était originaire de Turquie et d'Inde et qu'on l'avait fumé de Thèbes à Téhéran en passant par Damas, ce qui, dans mon esprit, aidait aussi à éloigner l'appréhension : fumer à Istanbul ou Téhéran c'était retrouver un peu l'esprit du lieu, participer d'une tradition que nous connaissions mal et remettre au jour une réalité locale que les clichés coloniaux avaient déplacé ailleurs. [...]... je n'en sens plus mes poumons [...] à ma grande honte, je ne ressens rien d'autre que la disparition de mon appareil respiratoire, une grisaille de l'intérieur, on m'a noirci la poitrine au crayon à papier. [...] ... j'avais l'impression que mes considérations étaient comme le Bosphore - un bel endroit entre deux rives, mais qui, au fond, n'était que  de l'eau, pour ne pas dire du vent."
Il nous ramène parfois à la difficile réalité du moment, notamment lorsqu'il nous parle des djihadistes brûlant des tambours et des trompettes, ceux-là même qui donnaient l'alerte sur l'arrivée des janissaires turcs et que les francs ont copié :
"[...] et aucune image ne représente mieux la terrifiante batailles que les djihadistes livrent en réalité contre l'histoire de l'Islam que ces pauvres types en treillis, dans leur bout de désert, en train de s'acharner sur de tristes instruments martiaux dont ils ignorent la provenance."
ou encore :
" [...] mais on ne peut pas dire que Dieu donne le meilleur de lui-même ces temps-ci - les orientalistes non plus - j'entendais un spécialiste du Moyen-Orient préconiser qu'on laisse partir tous les aspirants djihadistes en Syrie [...] ils mourraient sous les bombes ou dans des escarmouches [...] . Il suffisait juste d'empêcher les survivants de revenir. [...] peut-on raisonnablement envoyer nos régiments de barbus se venger de l'Europe sur des populations civiles innocentes de Syrie et d'Irak [...]. Pratique, certes, mais pas très éthique."
On retrouve aussi ce que nous lisions déjà chez Delphine Minoui à propos de la jeunesse iranienne, jeunesse qui montre bien le fossé existant entre la société iranienne et la classe intellectuelle :
"Cette différence si iranienne entre le biroun et l'andaroum, l'intérieur et l'extérieur de la maison, le privé et le public [...] était poussée à l'extrême par la République islamique. On entrait dans un appartement ou une villa du nord de Téhéran et on se retrouvait soudain au milieu d'une jeunesse en maillot de bain qui s'amusait, un verre à la main, autour d'une piscine, parlait parfaitement anglais, français ou allemand et oubliait dans l'alcool de contrebande et le divertissement, le gris du dehors, l'absence de futur au sein de la société iranienne."
Franz nous parle de la virulence de l'identité plaquée par l'autre et prononcée telle une condamnation ; on lui a "imposé" d'être chrétien parce que blanc en Iran, on lui a "imposé" d'être allemand parce que blanc une fois encore et en présence d'un iranien-nazi souhaitant à tout prix rencontrer un allemand, on a "imposé" à Sarah une judaïté à cause de son nom, ainsi il dénonce cette assujettissement à une identité posé par un jugement :
"Il est étrange de penser qu'aujourd'hui en Europe on pose si facilement le nom de "musulman" sur tous ceux qui portent un patronyme d'origine arabe ou turc. La violence des identités imposées... "

Mathias Enard nous apprend aussi que c'est Halil Sherif Pasha dit "Halil Bey", un diplomate ottoman-égyptien - futur ministre des affaires étrangères à Istanbul - qui passa commande auprès de Gustave Courbet, de deux toiles très spéciales, "le Sommeil" où l'on voit deux femmes endormies enlacées, ainsi que "L'origine du monde", toile bien connue. C'était un grand collectionneur d'art et outre ses deux toiles il en commanda de nombreuses autres à de nombreux artistes dont Ingres (Le bain turc), Delacroix, Corot...

Pour finir et non pas pour vous effrayer une liste non-exhaustive des mots découverts (le challenge serait de retenir leur signification et de savoir les réutiliser ! ) : allogène, almé, altique, aporie, atrabilaire, biffin, bombarde, boutre, cantilène, chromo, climatère, douçaine, gamelan, herméneutique, heuriger, houri, librettiste, jusant, lusaphone, mélisme, monodie, ostinato, parousie, prébende, rhyton, roumi, sigillé, spécieux, sybarite, téléologie, tell, thébaïque, théosophique, thériaque, tiré-à-part, uniate, zarb, zilzr