Je me suis beaucoup interrogée sur les articles que je souhaite écrire, les livres dont je veux parler.

Dois-je faire un article pour chaque livre ? Ou uniquement ceux qui m'ont vraiment plu ?

La réponse je l'ai trouvé en pensant à mon club de lecture ; nous y sommes pour parler de tous les livres que nous lisons, pour échanger, discuter, alors comme l'idée est de faire un peu pareil ici, j'ai décidé de tout mettre. Il y aura donc des articles courts, des plus longs, des passionnés et des plus ternes. Certains vous donneront peut-être envie de lire le livre concerné, d'autres vous donneront peut-être envie de me convaincre...

Alors soyez indulgents, et surtout n'hésitez plus à faire un commentaire !

Au plaisir de (vous) lire.

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lundi 23 août 2021

"L'Odyssée des oubliés" de Khalil Diallo

 



Après le massacre de sa famille et de son village, Sembouyane décide de quitter Malaimé pour rejoindre la France. 

Il part avec Idy son plus vieil ami. En chemin ils se regroupent avec Alain, un écrivain camerounais et Maguy une jeune femme féministe.

 

 

Ensemble ils vont braver les dangers du désert, les risques du grand voyage vers ce qu’il croit être l’Eldorado. 

Mais les difficultés et les menaces sont nombreuses et ne les laisseront pas en paix.

 

 

Un roman magnifique, dur, vrai, qui vous plonge dans la réalité de vie des migrants.

Dans la folie des hommes, le fanatisme religieux, les aléas de la nature.

 

 

C’est beau et poétique, sensible mais sans misérabilisme. 

Indéniablement un texte à ne pas rater. 


Emmanuelle Colas, 2021


jeudi 19 août 2021

"Ultramarins" de Mariette Navarro

 



Un premier roman étonnant, rempli de mystère, de velouté, de troubles… 

 

 

Un cargo au départ du Havre est en route pour les Antilles ; la capitaine en acceptant une demande particulière de son équipage les (nous) fait pénétrer dans un univers sibyllin.

 

 

C’est un moment en suspension, un huis-clos marin déconcertant, prenant.

 

On fait un pas de côté, on se pose, on arrête le temps et on écoute le cœur battant de la machine, la moiteur, le silence et le calme. 

 

À dévorer en toute quiétude, dans le doux bercement de la houle, au-dessus des abysses et de l’immensité.

 

Énorme coup de cœur de cette rentrée car j’ai été surprise par ce texte et cette écriture si belle. 

Un roman qui nous sort de notre zone de confort et nous raconte une histoire étrange. Un style délicat, sensible qui nous touche, nous happe. 


Quidam Éditeur, 2021

mardi 9 février 2021

"Le Passeur" de Stéphanie Coste

 



Ce premier roman est une plongée folle dans la vie d’un passeur, un passeur d’hommes et de femmes qui fuient leur quotidien pour un monde meilleur, sans savoir qu’ils se jettent dans la gueule du loup et surtout de tous ceux qui veulent profiter de cette manne.

 

 

Seyoum est passeur à Zouara en Libye, juste en face de l’île de Lampedusa, il fait commerce du malheur des autres pour s’enrichir outrageusement au péril de la vie de ses hommes et de ses femmes.

Après une traversée du désert difficile où ils ont dû subir la chaleur, la soif, l’enfermement, la promiscuité et parfois l’enlèvement et la torture, ces hommes et ces femmes doivent affronter la mer, dans des petits rafiots surchargés, sans certitude d’arriver de l’autre côté et d’y trouver une vie meilleure. 

 

 

Mais qui est Seyoum ? D’où vient-il ? Pourquoi son cœur est-il si dur qu’il puisse faire autant de mal, car il sait, il sait d’où viennent ces gens et par quoi ils sont passés, il sait leur vulnérabilité et leur désespoir, il sait l’état des bateaux et les risques encourus…

 

 

Ce roman court est intense, percutant, d’une grande intelligence. On observe, on assiste, il n’y a pas de jugement. 

Lorsque l’on ferme ce livre, les questions affluent, et encore une fois on constate que le monde n’est pas binaire, mais plein de nuances, rien n’est simple. 

 

 

Une autrice à découvrir et à suivre, j’ai été conquise par son style, on oublie que derrière ce texte une femme blanche écrit.

 

 

Gallimard, 129 pages. Janvier 2021



samedi 30 janvier 2021

♥️♥️♥️ "Le silence d'Isra" de Etaf Rum

 


Gros gros coup de coeur pour ce premier roman sorti il y a tout juste un an.

1990, Isra vit en Palestine, elle a 17 ans et selon les us et coutumes de son pays ses parents lui cherchent un époux, seulement Isra aime lire, et elle voudrait connaitre l'amour, la vie des romans, l'indépendance... 
Elle sera finalement mariée à Adam venu chercher une femme au pays, et repartira avec lui et sa famille à Brooklyn aux États-Unis où ils vivent tous ensemble. 
Isra va peu à peu découvrir sa vraie condition de femme, elle vit dans une petite chambre sans fenêtre, son époux est absent..., elle doit s'occuper du ménage et de la cuisine avec sa belle-mère légèrement tyrannique, et bientôt Isra aura des enfants, car il lui faut impérativement "offrir" un fils à son mari et sa belle-famille pour assurer la descendance, les filles sont un poids, une charge.

2008, Deya est la fille ainée d'Isra, elle vit à Brooklyn chez ses grands-parents et pour elle aussi le temps du mariage est venu, mais comme sa mère avant elle, Deya ne veut pas en entendre parler, elle veut aller à l'université, elle veut travailler et être libre. Elle ne veut pas de cette vie là.
Des secrets vont refaire surface et pour Deya il faudra enfin faire des choix, prendre sa vie en mains ou se laisser faire et porter par la tradition d'un pays qu'elle ne connaît même pas.

C'est un hommage vibrant à ces femmes qui doivent se battre au quotidien pour leur survie ou simplement se taire et subir. Ce texte trouve d'autant plus sa place à une époque où l'on parle (enfin) de plus en plus des femmes battues et assassinées par leur époux/conjoint/ex. 
Pour Isra à la difficulté d'avoir quitté son pays et sa famille s'ajoutent la soumission que lui demande et impose sa belle-famille. Et pourtant il y a cette petite belle-soeur, Sarah, née en Amérique et qui elle se rebelle et ne veut pas finir comme sa mère ou ses belles-soeurs, elle veut elle-aussi pouvoir étudier, vivre sa vie de femme, décider pour elle-même.

C'est un livre magnifiquement écrit (et traduit), sans tomber dans le morbide et le pathos Etaf Rum nous raconte cette histoire de femmes. Celles qui subissent et ont accepté et celles, plus jeunes, qui ont découvert grâce notamment à la littérature, qu'une autre vie était possible, que l'on pouvait aimer et être aimé, que l'on pouvait être respectée, elles découvrent qu'une femme peut étudier, travailler, décider.
La religion n'est pas tant que ça mise en cause dans cette situation, on réalise qu'il s'agit plus ici de coutumes et de traditions, c'est tellement plus facile pour un homme de faire régner son pouvoir dans sa maison quand la femme n'a aucune éducation, et qu'elle croit n'être née que pour le satisfaire, sur tous les plans. 

Ces personnages de femmes sont toutes tellement attachantes, malgré tout elles ont chacune à leur façon une force incroyable, y compris l'odieuse belle-mère qui finalement n'a trouvé d'autre moyen de survivre qu'en se pliant aux traditions, mais elle aussi a eu son lot de souffrance et de malheur. 

Et puis derrière tout ça se cache aussi les conditions de ses palestiniens qui ont été chassés de chez eux, qui ont tout perdu pour se retrouver à vivre dans des camps de réfugiés aux conditions plus que précaires.
Sans jugement l'auteur expose les faits, les histoires, à nous de nous faire notre idée.

Oui les filles doivent être instruites, doivent aller à l'école et lire, lire, lire, pour découvrir, apprendre, s'évader, s'autoriser le choix et la décision. 
Non elles ne sont pas un poids, mais bien l'avenir de notre humanité.

"Ce n'est pas comme ça que ça marche, Sarah, murmura Isra. Il n'y a pas de gouvernement en Palestine. C'est un pays occupé. On n'a personne vers qui se tourner. Et quand bien même il y aurait une police, quand bien même tu voudrais porter plainte auprès des agents de police, ceux-ci te traîneraient immédiatement jusque chez toi, et ton mari te battrait encore plus fort pour être allée te plaindre."
Les Éditions de l'Observatoire, 430 pages. Janvier 2020
Traduction de Diniz Galhos

dimanche 24 janvier 2021

♥️♥️♥️ "Le démon de la colline aux loups" de Dimitri Rouchon-Borie.

 



Touchée en plein coeur par ce premier roman d'une justesse infinie.

Du fond de sa prison un homme (dont le prénom n'est découvert que tard dans la lecture) nous raconte son histoire, depuis le commencement, depuis son premier souvenir.
En tout simplicité et humilité il se livre, pour expliquer, pour demander pardon, pour (se) comprendre. 
Il nous raconte l'horreur, et l'arrivée du démon, et comment il a essayé de vivre avec.


C'est un livre très exigeant, tant sur le fond que sur la forme. 
Certains passages, notamment au début du livre, sont d'une violence inouïe, difficiles à lire, mais essentiels pour la compréhension de l'histoire, de l'évolution de cet enfant.  
La forme choisie, le ton, ne sont pas non plus aisés, mais une fois qu'on en est imprégné, c'est d'une évidence absolue. 
Ce sujet et cette forme d'écriture aurait vraiment pu être "casse-gueule" mais l'auteur est brillant, et la forme est tellement parfaite pour le texte qu'il sert, l'écriture est maitrisée, infiniment. 
Il n'y a pas d'erreur. 

Je me suis tant attachée à ce personnage, à Duke ; je l'imaginais penché sur sa machine à écrire, tapant sur les touches, tournant en rond dans sa cellule, souffrant de ses souvenirs, de sa culpabilité. 
J'ai imaginé cet enfant, dans cette maison, dans son nid, cherchant le calme et la protection. 
Depuis que j'ai tourné la dernière page je continue de penser à lui, chaque jour ; j'aimerai le voir, le prendre dans mes bras et lui donner toute mon affection.

Ce roman est un coup de poing dans l'estomac, il vous retourne, et vous chamboule.
Parce que malgré tout, il m'en reste de la lumière, il m'en reste un coeur rempli d'amour, de tendresse, il me reste de l'espoir.
Cet homme, capable d'une résilience incroyable, est une leçon de vie, une leçon d'espérance.

Ce premier roman (incroyable !) est touchant, attachant, envoûtant.
Il fera parti des quelques rares livres pour lesquels je pourrai me battre sans fin, ces livres que je veux garder près de moi et qui resteront nichés au fond de mon coeur. 

"Mon père disait ça se passe toujours comme à la Colline aux Loups et ça s'était passé comme ça pour lui et pour nous aussi. Maintenant je sais que ça s'est arrêté pour de bon. La Colline aux Loups c'est là que j'ai grandi et c'est ça quelle vais vous raconter. Même si c'est pas une belle histoire c'est la mienne c'est comme ça. La Colline aux Loups j'aime pas en parler d'habitude. Le Démon est né là et c'est là qu'il m'a pris. Mais si je devais taire tout ça à jamais j'aurais l'impression qu'il a volé mon âme pour de bon et bien plus encore mon histoire. J'espère que vous saurez vous montrer miséricordieux ou quelque chose comme ça parce que j'ai un parlement qui est à moi et pendant tout ce temps ces mots c'était ma façon d'être moi et pas un autre. Et comme j'ai pas fait l'école longtemps à cause du père, du Démon, de la mère et des autres, il manque des cases dans mon entendement des choses. À qui j'écris ce journal alors je ne sais pas. Peut-être à moi-même et à celui que j'étais avant le Démon."  

Le Tripode, 237 pages. Janvier 202.


jeudi 21 janvier 2021

"Le mal-épris" de Bénédicte Soymier




 Il n’est pas sans me rappeler le roman d’Alma Brami « Qui ne dit mot consent », j’ai ressenti par moment la même nausée devant la psychologie de ce personnage instable, malheureux mais violent et malfaisant pour son entourage.

Une fois n’est pas coutume ce roman nous plonge dans la tête et dans la vie d’un homme mal-heureux, mal-mené et donc mal-épris. Il n’est pas question de s’attacher ou de pardonner ce que son mal-être lui fait faire ou le pousse à être, mais peut-être essayer de voir la douleur derrière tout ça, sans pour autant comprendre ou accepter, en tout cas pas pour moi. Peut-être qu’un homme ne nait pas avec le mal, qu’en grandissant mal-aimé, mal-traité il devient le mal tout court. 

 

Paul est laid, il a un travail ennuyeux et routinier à la poste, il est seul, blessé et malheureux. Paul aime le beau, il est envieux et jaloux et veut par-dessus tout se faire aimer. 

Après une violente déception il jette son dévolu sur Angélique, une jeune femme qui élève seule son enfant, elle est joyeuse, vivante et plutôt de nature heureuse malgré les difficultés que la vie a mis sur sa route.

Pourtant Paul va se laisser déborder par ses vieux démons, il ne comprend rien et voit le mal partout, il ira loin, trop loin. 

 

C’est une lecture sous haute tension, un huis clos avec cet homme qui dégoute ; c’est écœurant, nauséabond, mais mené d’une main de maitre. L’écriture est nerveuse, profonde, elle nous englue dans le système de cet homme, dans son quotidien sordide dont on voudrait vite sortir. 

Mon petit bémol est que j’ai trouvé la première partie un peu trop longue, je crois que je n’en pouvais plus du nombrilisme de Paul, cela dit c’est peut-être aussi ce qui caractérise tellement ce personnage, en revanche une fois que Paul rencontre Angélique le récit s’accélère et notre empathie étant enfin stimulée, on se jette à corps perdu.

Un premier roman réussit, qui ne lâche rien, nous pousse au bout de nos retranchements., C’est fort, violent, intense. 

Calmann-Levy, 336 pages. Janvier 2021

jeudi 17 septembre 2020

❤️❤️❤️ "Les déviantes" de Capucine Delattre

 



Un premier roman époustouflant de par sa maturité, sa force et la puissance qu’il dégage. 

Un roman très féminin sans tomber dans l'ultra-féminisme. 

 

 

Trois jeunes femmes bousculées par la vie ne vont pas réagir comme elles le « devraient », c’est à dire comme la société s’attend à ce qu’elles le fassent.

Chacune d’elle va vivre SA vie, et surtout décider de choisir ce qu’ELLE veut pour elle, et non pas ce qu’on attend d’elle.

Des choix pas toujours faciles car elles vont devoir aller à l’encontre de leur entourage, elles vont devoir se battre plus fort mais pour une finalité qui peut-être se rapprochera de leur bonheur.

 

 

Tout va démarrer avec Anastasia, une jeune femme de 29 ans, brillante et carriériste, son cancer du sein sera le détonateur de son changement de vie, de sa déviation ; puis son amie Iris prendra le relais car finalement le carcan de son couple l’étouffe trop. Et enfin Lolita qui ne veut pas faire les études qu’on veut lui imposer mais mener sa vie, avec ses envies, ses décisions.

 

 

Non seulement le récit est bien monté, mais la plume est très belle avec un vocabulaire riche, un rythme dynamique, vivant. Il n’y a pas de pause, on veut dévorer les chapitres les uns après les autres. 

C’est un texte d’une justesse impressionnante quand on sait que l’autrice n’a que 19 ans, les personnages sont tout à fait crédibles et attachants. 

En tant que femme je crois que l’on peut facilement se sentir proche de l’une ou l’autre, et partager leurs questionnements. 

 

 

Pour moi un très grand premier roman, une jeune écrivain à suivre !

 

 

« Sa bague.
C’est sa pénitence, sa marque, son signe d’asservissement, son âme vendue au diable.
C’est le corset miniature enserré autour de ses rêves de sauvagerie et de spontanéité. »

 

« Je veux pouvoir vous donner des réponses, moi aussi. Et c’est pour ça que j’ai besoin de partir. Pour voir des choses que vous ne connaissez pas, pour échapper à votre regard, pour avoir le temps de devenir quelqu’un que vous ne pourrez pas calibrer. »


Belfond, 270 pages. Août 2020

mercredi 9 septembre 2020

❤️❤️❤️ "La petite dernière" de Fatima Daas

 



Un récit court, incisif, rythmé comme une litanie où l’autrice se livre par petite touche. 

C’est comme un dessin qui apparaît trait après trait, une sculpture que l’on voit naitre sous les coups de burin, 

A chaque phrase, à chaque chapitre on découvre un peu plus la jeune femme. 

 

 

Fatima Daas vit une double voire une triple intégration.

Intégration avec sa famille algérienne en France

Intégration dans sa famille car elle est la seule à être née en France, son pays à elle c’est la France

Intégration dans son propre corps, car elle a toujours été ce qu’on appelle « un garcon manqué », elle se sent musulmane, mais sa foi, sa religion n’accepte pas ce qu’elle est. 

 

 

Comment faire face à sa propre vie, à sa famille, à son pays ? 

Comment se construire lorsque sa foi ne rencontre pas la personne que l’on est ? Lorsque son prénom, Fatima, est celui d’une femme symbolique de l’islam, lorsque ce prénom porte toute la puissance de Dieu.

 

C’est délicat et féroce à la fois, touchant et bouleversant. 

J’ai aimé la sincérité de ce texte, j’ai aimé la forme avec la petite rengaine de chaque début de chapitre, j’ai aimé cette voix féminine si particulière.

 

N’attendez plus et lisez ce texte brillant !!


Les Éditions Noir sur Blanc, 190 pages. Août 2020

mardi 1 septembre 2020

"Le fumoir" de Marius Jauffret

 




Dans ce texte autobiographique Marius Jauffret nous fait partager son expérience de l’institution hospitalière, en psychiatrie. 

Ce jeune homme, visiblement mal dans sa peau, boit et prend quelques comprimés pour pallier son mal-être, il se connaît et sait parfois s’arrêter…jusqu’au jour où ayant encore trop bu son frère l’emmène à Sainte Anne (hôpital psychiatrique) et où comme dans un cercle infernal il voit son frère signer, presque à son insu, une hospitalisation sur demande de tiers. Il faut dire que le médecin leur a fait peur et leur a fait valoir tous les bienfaits d’une hospitalisation.

Seulement Marius pense sortir dès qu’il sera sevré de sa dernière grosse cuite (2,5g quand même…) et là il découvre qu’il ne peut pas sortir comme ça, il est enfermé alors qu’il n’a rien fait.

Il n’est pas le seul à être enfermé, certains sont là depuis des mois voire des années, sans vraiment d’espoir de se voir sortir. 

Il y a les chanceux qui ont de la famille et des connaissances, et de l’argent, et puis il y a les pauvres, seuls, sans domicile, sans travail, qui n’ont que peu d’espoir de sortir.

C’est pire que la prison dise certain, pas de travail, pas d’occupation, hormis le « fumoir » haut lieu de rencontre avec les autres enfermés et le personnel. 

 

 

Une description effrayante du système, de l’engrenage dans lequel nous pouvons tous glisser sans nous rendre compte…
Si tout ce qui est raconté est vrai alors il y a de sérieux problèmes.

Quand l’innocent a plus à prouver que le coupable qui n’est même pas en prison.

Un texte qui fait réfléchir sur nos institutions et leur fonctionnement. 

 

 

Pas de misérabilisme ni d’apitoiement, une simple constatation, un témoignage effrayant. 

À découvrir absolument !

"La plupart du temps, boire m'évite de subir mes cogitations de plein fouet. Elles se font plus vagues après quelques verres, le point central de mon attention s'accroche à l'histoire futile d'une série feel good ou, pire, à un débat politique. La plus grande partie de mes journées est consacrée à la réflexion, une terrible et intense plongée inutile dans mon for intérieur. Boire n'est pas un loisir. Boire est une nécessité sans saveur. L'alcool m'apporte une sérénité qu'il m'est impossible de trouver dans la lucidité, qui charrie inévitablement avec elle toutes les horreurs et les injustices de la société. Des injustices que j'absorbe et métabolise en acide sulfurique. Quand à l'idée de crever à cause du whisky, si je me pose la question, elle s'étiole à mesure que je bois. Avec un litre d'alcool fort par jour, c'est le foie qui s'épuisera. À moins qu'un autre organe ne lui vole la vedette, ce qui serait une injustice de plus." 

"Mais moi, le dépressif, l'excessif, le jouisseur solitaire, le handicapé social, je ris, je pleure, j'exulte, je me morfonds, je suis en haut de l'échelle ou au fond du puits, mais je suis vivant. Et j'ai le droit de vivre. Je ne suis pas une construction rectiligne. Je suis un morceau de viande flanqué de neurones qui s'agitent. Les psychiatres sont faits de la même manière que moi. Pourtant, ils croient dur comme fer que la raison les fait agir, qu'ils obéissent à une logique naturelle et en parfaite symbiose avec les attentes cartésiennes de la société. Ils se placent au-dessus de ceux qu'ils soignent. Comment être lucide lorsqu'on se sent supérieur, supérieur non par l'intellect, non par l'éducation, mais supérieur tout court, humainement ?"

"Le nombre de personnes internées sans consentement a doublé en dix ans. Aujourd'hui elles sont quatre-vingt-deux mille. Soit douze mille de plus qu'en prison. Sommes-nous devenus deux fois plus fous ? Ou vivons-nous dans une société deux fois plus sécuritaire ? Liberticide ? Plus de trois quarts des patients ne sont pas atteints par une pathologie précise. Plus de trois quarts des patients ne sont pas malades. Et dans la plupart des asiles, la chance de recouvrer la liberté après le passage devant le juge est de zéro pour cent. Les innocents sont plus nombreux dans les chambres blanches des asiles que les criminels derrière les verrous. Et, contrairement à ces derniers, ils y restent. Ils y crèvent."

 

Éditions Anne Carrière, 192 pages. Septembre 2020.

lundi 24 août 2020

"Cinq dans tes yeux" de Hadrien Bels




 

Cinq dans tes yeux c’est la phrase pour contrer le mauvais sort, mais c’est aussi Nordine, Ichem, Kassim, Djamel et Ange vu au travers des yeux de Stress ; les copains du quartier Le Panier derrière le Vieux Port à Marseille. 

 

 

Le souvenir de ses années galères qui sont aussi les belles années. Les places du quartier sont occupées par une bande, chacune a son rôle.

On boit des bières, on fume des joints, on pique au Monop, on s’embrouille, et puis la plage, les filles, les petits blancs bien propres... C’est tout un monde dans lequel on plonge, un monde dont on a trop souvent entendu parler aux infos, un monde critiqué, dénigré ; mais là dans les yeux de Stress le cœur se ramolli et la tendresse dégouline, et on les aime tout ces durs à cuire, on s’attache.

 

 

Stress vieilli, il tente de gagner sa vie en tant que cinéaste- réalisateur mais ce sont surtout des films de mariage d’Arabes qu’il fait, pourtant il a un beau projet, un docu sur son quartier, Le Panier avant la gentrification, avant l’arrivée des « venants ».
Il n’a pas croisé ses anciens potes depuis de nombreuses années, malheureusement les chemins se sont séparés, pour certains c’est la boue…. pas facile de s’en sortir lorsqu’on n’a pas le bac et surtout appris à trainer sur sa mobylette, clope au bec, musique à fond dans les oreilles

 

 

Hadrien Bels nous emmène dans ces vieux quartiers de Marseille où il a grandi, il nous fait découvrir un autre monde avec sincérité et humilité. 

La langue est vive, drôle et touchante, il sait jouer avec les mots et les phrases. Certains dialogues sont à mourir de rire et il y a de très très beaux passages. 

 

 

 

Je voulais vous partager les deux dernières pages ici mais finalement je préfère que vous alliez les lire directement dans le livre, ce sont deux pages d’une magnifique déclaration d’amour, que j’ai lu et relu, deux pages qui m’ont émue, deux pages qui donnent toute sa puissance à ce premier roman très réussi. (bon après réflexion je vais les écrire tout en bas de l'article, mais vraiment lisez-le livre ! )



"Derrière Saint-Charles, c'est la gare routière et ses bus qui giclent vers l'arrière-pays toutes les quinze minutes. Sur le chemin, deux snacks avec des cordons-bleus qui tirent la langue et des croque-monsieur qui font pitié. Plus bas, des associations africaines : rideau blanc, lumière au néon, affiches de concerts de soukouss, chaises et tables en plastique."
"- Et sinon, tu as avancé sur ton projet ?                                                                                                      - Plus ou moins... Surtout dans ma tête.                                                                                                       Je déteste ce que je viens de dire.                                                                                                                 Jérémy débarque, un dossier à la main.                                                                                                        - Salut, désolé, j'ai un peu de retard.                                                                                                             Il me tend une main large et molle. Un courant d'air me fait goûter son odeur aigre. Puis, en levant le bras :                                                                                                                                              - Aziz, tu me mets un café s'il te plaît ?                                                                                                        Comme s'il était chez lui.                                                                                                                            - Alors c'est toi, Stress ?                                                                                                                                - Alors c'est toi, Jérémy ?                                                                                                                            - Ah-ah, oui, c'est moi, qu'il me répond sans me regarder. Je vous préviens j'ai pas beaucoup de temps.                                                                                                                                                     - Ça tombe bien, moi non plus.                                                                                                                             J'ai déjà envie de lui insulter sa mère. Johanna n'a plus de salive. Le serveur arrive avec le café. Un café avant de manger. Drôle de type.                                                                                                     - Tu me mets un plat du jour, Aziz ! Et pour vous ?                                                                                            - Ramenez-moi la carte, s'il vous plaît.                                                                                                                J'ai envie de faire chier.                                                                                                                                        - Alors ? C'est un projet de fiction ?                                                                                                                     - Oui...                                                                                                                                                              - Ah bon je croyais que c'était un docu ?                                                                                                        - Alors pourquoi tu me parles de fiction ?                                                                                                        Ça y est, je le tutoie. Johanna se planque derrière un sourire nerveux.                                                            - Écoute, je vais pas y aller par quatre chemins, nous on produit quasiment plus rien cette année.                                                                                                                                                                - Quasiment ou plus rien ?                                                                                                                               - Plus rien, à vrai dire.                                                                                                                                                         - OK...ça aura été encore plus rapide que je pensais."
"- T'es allé au Panier dernièrement ? Tout a changé. De leur jeunesse, il ne reste plus rien. Maintenant quand on me parle de la gentrification de la Plaine, honnêtement ça me fait sourire. Prends une photo de classe dans une école maternelle du Panier d'aujourd'hui et une photo de la même école il y a trente ans et tu verras ! Pratiquement plus aucun Arabe ou Noir. C'est comme si on avait effacé un écosystème, tranquille, en silence." 
" Je suis un facho affectif et dans Mon Monde Nazi, je trône en statue de bronze en plein milieu d'une place vide. Sur le piédestal, y a gravé toute une série de règles qu'il faut suivre pour t'éviter de passer devant mon tribunal." 
L'Iconoclaste, 296 pages. Août 2020. 

SpoilAlert ⚠️
"Je pourrais lui parler des heures, à ma ville. De ses voyous, de ses grandes gueules, de ses mecs qui valent pas un clou, de ses filles avec trop de rouge sur lèvres et de ses petits-bourgeois qui traversent jamais la Canebière. De ceux qui prennent un accent forcé en gueulant fort : « Allez l'OM ! » De ces Venants qui écrivent leur histoire sur des pancartes de manifestation et qui affirment à haute voix : « Fiers d'être Marseillais ! » Ils ont bien compris, ces sans-honte, que le plus important,  c'est pas d'être marseillais, mais de le faire croire. Et Marseille les écoute. Parce que depuis des siècles, des incapables lui disent quoi faire. Elle en a marre, elle veut se sentir désirable. Elle se tire les cheveux, les décolore. Elle voudrait ressembler à Bordeaux, Lyon ou Aix, avoir des trottoirs immaculés, des voitures bien garées et des pistes cyclables. Moi, je la trouve belle comme ça. Avec ses mots simples et ses manières de fille des rues. Mais elle s'en fout de moi. Elle a pas le temps d'écouter mes « c'était mieux avant ». Elle veut vivre, se casser la gueule et se relever, toute seule. Danser et rire avec ces tchatcheurs et ces mythos qui l'embarquent dans de grosses bagnoles et lui racontent des histoires pleines de promesses. Elle se rêve, ma ville. Mais certains soirs, derrière la cloison de sa chambre, je l'entends pleurer. Elle sait que je suis là, tétanisé d'amour. Alors, elle relève la tête, replace la bretelle de sa nuisette, s'essuie les yeux, et crie dessus : -Laisse-moi tranquille maintenant, Stress !" 

dimanche 23 août 2020

"On ne touche pas" de Ketty Rouf



Un plaidoyer pour le corps, une critique acerbe du système scolaire. 

 

 

 

Une jeune femme peu sure d’elle, mal dans sa peau et surtout dans son corps qu’elle n’ose regarder et qu’elle trouve laid,

Une jeune femme qui enseigne la philosophie à des lycéens peu intéressés, des jeunes de la banlieue, qui ont mieux à faire que de lire Kant, Descartes et les autres,

Une jeune femme qui un jour décide de se prendre en main, 

de prendre des cours de danse, 

des cours de danse d’effeuillage.

Une jeune femme qui travaille la nuit, se déshabille, juste pour lire le désir et le plaisir dans les yeux des hommes, 

Une jeune femme qui reprend de l’assurance et goût à la vie.

 

 

Dans ce premier roman Ketty Rouf n’y va pas avec le dos de la cuillère, elle même enseignante en philosophie elle nous donne une certaine image du système scolaire, du lycée, de l’enseignement… et honnêtement ça ne fait pas rêver et ça fait même peur.

Mais ce roman c’est aussi une histoire de retrouvaille avec soi-même, de paix intérieur que l’on recherche lorsque tout vous malmène, et ici cela passe par la reconnaissance du corps, la maitrise, le désir de plaire. 

 

 

Même si j’ai du mal à imaginer ce besoin de se montrer et surtout le passage à l’acte, J’ai aimé ce premier roman, la dichotomie de cette vie, tellement en opposition.  J’ai aimé le regard et malgré tout l’envie d’aider ces jeunes. Le passage d’un monde à l’autre.

Il y a de très beaux moments, l’écriture est fluide, crue, vraie.

Un premier roman réussi, à découvrir.

"Pour si peu ? Quelle cruche je fais ! Tout ce « peu » qui est ma vie est en train de se casser la gueule. Qu'ai-je fait pour me retrouver dans le désarroi d'un manque de reconnaissance, d'argent, de joie ? Énorme, monstrueuse bêtise d'avoir voulu être prof. Séduite par la publicité des valeurs, je me suis fait baiser par l'illusion d'accomplir une noble mission, celle d'éduquer, un si beau métier. Et les vacances. Des vacances que je passe souvent à travailler, et pendant lesquelles je ne pars jamais bien loin."

"Ce qui me fait le plus peur, c'est d'être comme eux. Assis à la cantine du lycée, nous ne sommes que des femmes et des hommes rassemblés par l'étalage obscène de notre manque de volonté et de passion. Sur nos visages, dans nos discours, l'absence d'une quelconque intensité. J'espère toujours surprendre quelque chose de vivant, colère ou joie, peu importe, pourvu que ce soit de la vie. Les condamner, ça soulage mon petit moi. Moi, différente de tous les naïfs qui sentent avoir déjà gagné le combat de l'homme noble contre la pauvreté d'esprit, et se destinent au long fleuve tranquille du bonheur. Ceux-là, je les félicite avec mépris. Les autres n'y ont jamais pensé, au bonheur. C'est ça, la réalité qu'on me sert dans une assiette en plastique. Je bouffe du mépris en regardant mes collègues qui avalent, avalent tout, parlent des élèves, et des méthodes. Du programme et des conseils de classe. Ils exultent pour l'heure supplémentaire qui rapportera un peu d'argent à la fin du mois. Ils ont déjà sous le bras les copies à corriger dans le train ou le métro."

 "Car « il faut se rapprocher de la pratique culturelle des élèves et dans cette perspective qu'importent le support et le contenu. Star Trek ou Proust, c'est pareil si ça peut les faire travailler sans trop d'efforts, car c'est à vous de vous mettre à niveau... »"

"Tout le monde vous prend pour des imbéciles. Nos dirigeants, l'institution, mes collègues. Moi aussi. Et tout est fait pour que vous restiez des imbéciles. Vous vous êtes déjà demandé pourquoi on n'arrête pas d'alléger les programmes ? Ça ne vous fait pas réfléchir, ça ? Je vais vous le dire, pourquoi. Parce qu'on veut vous donner moins, et de moins en moins, pour faire croire à vos parents, à l'opinion publique et à la terre entière que vous assimilez vite et bien. Que vous êtes tous très intelligents. En réalité, on vous tire vers le bas parce qu'on a besoin de votre ignorance, et de votre incapacité à avoir une pensée élaborée, profonde. C'est pourquoi vous devriez pleurer tous les jours, vous désespérer, vous mettre à genoux, nous supplier de vous enseigner l'histoire, la littérature, la grammaire, la syntaxe, implorer pour qu'on vous donne des oeuvres complètes à lire, qu'on vous traite comme de vrais élèves à qui on impose silence, prise de notes, discipline, effort !" 

Albin Michel, 238 pages. Août 2020

jeudi 2 avril 2020

"Boy Diola" de Yancouba Diémé






Dans ce premier roman, Yancouba Diémé raconte l’histoire de son père entre son village natal en Casamance au Sénégal et sa vie d’adulte et de famille en région parisienne.

« Boy Diola » est le surnom de ces jeunes hommes qui quittent leur village et leur forêt pour aller à Dakar - en ville - trouver du travail, c’est un surnom à la fois moqueur et affectueux.
Diola, c’est le peuple de riziculteur d’où vient Apéraw, le père de l’auteur. Mais dans les années 50 le niveau de pluie diminue fortement et atteint gravement ces agriculteurs, d’où un départ des jeunes pour la ville.

Une fois à Dakar Apéraw fera de multiples petits boulots avant de s’embarquer sur un bateau direction Marseille puis Paris. 

Une vie nouvelle commence pour lui en banlieue bien sûr, à l’usine évidemment. 

Il fera venir de Casamance sa première épouse, puis une seconde ; neuf enfants naitront de ses unions et rempliront la maison. 

Malgré son ardeur au travail Aperaw subira les aléas de la vie, avec perte d’emploi, huissier, maladie.


Très pudiquement Yancouba Diémé nous livre l’histoire de son père, celle de sa famille et par conséquent celle de toute une génération d’africain venu chercher du travail en France. Tout en nous racontant son histoire personnelle il nous parle aussi de la grande, celle de l’immigration africaine, il nous parle d’exil, de départ, de familles qui restent au village, et puis il y a les retours avec leur lot de joie et de tristesse car il manque toujours quelqu’un.
C’est une histoire de transmission familiale, d’origine et puis d’adaptation. 

La partie sur l’administratif, sur le « numéro 44 » m’a particulièrement touchée ; en effet Aperaw ne connaît pas sa date de naissance et cependant en France il faut cette date, pour tout, tout le temps, il ne comprend pas pourquoi on veut le réduire à un numéro, alors il décide d’être le « numéro 44 ».


"On nous a ramassé pour venir travailler en France."
"Le temps de avant-avant échappe à la datation. Il trouve sa raison d'être dans l'oubli."
"Nous venons par devoir, par respect, pour la transmission, nous sommes vos enfants, vos frères." 

Flammarion, 188 pages. Août 2019.

mardi 14 janvier 2020

"L'Art du meurtre" de Chrystel Duchamp


Audrey, flic, la trentaine, est appelée sur une scène de crime assez étrange.
Un homme nu, assis à sa table - mise comme pour un banquet -, face à un crâne de squelette... une bien étrange mise en scène.
Alors qu'elle démarre l'enquête pour retrouver qui a assassiné cet avocat sadomasochiste, un deuxième meurtre est perpétré.

Notre enquêtrice est bien sur bourrée de problèmes, de remords, de défauts....
Heureusement elle a aussi étudié les beaux-arts avant de devenir flic comme son papa, ce qui l'aide beaucoup sur cette enquête.

Même si l'idée de départ est plutôt originale et sympa pour un polar, pour moi beaucoup trop d'évidences, de facilités, d'usage de "code" du roman policier. La trame est trop lisible et manque de finesse.

Et même si l'intrigue m'a un peu intéressée j'ai trouvé la fin assez décevante et cousu de fil blanc.

Bref je ne suis pas hyper emballée par ce premier roman qui bien qu'il ait beaucoup de bonnes choses me laisse un arrière-goût un peu amer quant aux finitions.

Voilà ça ne peut pas fonctionner à chaque fois.

L'Archipel, 272 pages. Janvier 2020

"Diên Biên Phù" de Marc Alexandre Oho Bambe



Pendant la guerre du Vietnam, Alexandre, le narrateur, a rencontré à Hanoï, Maï Lan, avec qui il vit une aventure amoureuse forte et passionnée.
Malheureusement pour eux, à la fin de la guerre, Alexandre doit retourner dans son pays, et Maï Lan ne peut pas le suivre.
Alexandre est jeune mais déjà (mal) marié à Mireille qui l'attend patiemment en France.
Ce retour est doublement difficile pour lui, car il quitte l'amour de sa vie mais aussi, Diop, un soldat sénégalais qui lui fait découvrir l'amitié avec un grand A.

Vingt ans plus tard Alexandre décide de tout quitter pour retourner sur les traces de son amour fantôme, et s'installe à Hanoï.
C'est pour lui l'occasion de revenir sur les années de guerre, sur sa belle amitié, son mariage raté et surtout cet amour pour son étoile vietnamienne.

Pendant ces années Alexandre n'a cessé d'écrire des poèmes pour Maï Lan, comme il le faisait déjà du temps où ils vivaient leur amour à Hanoï ; ainsi dans le roman s'intercalent les poèmes d'Alexandre et le récit de sa vie.

Ce texte est magnifique, plein de douceur, de beauté, même s'il est aussi très triste et mélancolique.
C'est un premier roman très réussi où l'on sent le côté slameur de l'auteur, dans la poésie et la rythmique.
J'ai beaucoup aimé la description de la relation amicale qui nait entre Alexandre et Diop, et la suite de cette amitié après la guerre.
J'ai trouvé plus dur l'histoire de son mariage et de cet amour perdu, mais c'est une époque.

Un très joli premier roman à découvrir, et un auteur à surveiller et suivre.

"Diop était un conteur hors pair. Après l'épisode du pont, nous nous étions rapprochés. Je me sentais redevable, un peu. Et je réalisais que nous ne nous étions jamais vraiment parlé. Avant. Je voulais savoir pourquoi il avait risqué sa vie pour moi. «Je n'ai pas réfléchi, tu ne l'aurais pas fait, toi? - Non, enfin, je ne sais pas, je ne pense pas, ça te choque ? - Non. - Tu ne regrettes pas ton geste ? - Non, tu sais, ce qui compte pour moi, c'est d'essayer d'être un meilleur homme chaque jour, pas par rapport aux autres, mais en mon âme et conscience. - Mais nous sommes en guerre, Diop, comment peut-on être meilleur homme, d'ailleurs comment rester un homme en temps de guerre ? -L'honneur, Alexandre, l'honneur ! - Ne me dis pas que tu crois à toutes ces conneries, cette propagande ! - Je ne te parle pas de l'honneur de la France, je te parle de toi, de moi, de nous tous ici, de notre honneur d'hommes, d'humains !»"
"Liberté, égalité, fraternité. Je m'étais engagé pour ces valeurs et pour faire honneur à mon père qui avait combattu et était mort pour la France. Nous n'étions pas au service de la liberté, mais de l'oppression. Et il n'y avait nulle égalité dans nos rangs, nul égard pour nous. Les «nègres». Les autres. Enfin si, nous étions égaux devant la mort, et nous mourions en soldats. Nous aussi. Au combat. Pour la France ou l'idée que nous en avions." 

Sabine Wespieser Éditeur, 220 pages. Mars 2018.

lundi 25 novembre 2019

"Ceux que je suis" de Olivier Dorchamps



Le père de Marwann vient de mourir et une de ses dernières volontés est d'être enterré au Maroc, son pays de naissance.
Marwann et ses frères sont tous les trois nés en France et ne comprennent pas cette demande de leur père. Ils ne pourront jamais se rendre sur sa tombe, et leur mère non plus ; leur vie est ici à Paris ou à Clichy où ils ont grandi.
Le Maroc, ils ne l'ont connu que petits, pendant les vacances d'été, mais depuis quelques années ils ne s'y rendent plus trop. Chacun a son travail et mène sa vie.

Alors pour Marwann faire ce voyage à l'envers, avec son père, le ramener dans son pays natal, c'est le moyen de partir à la découverte de son histoire, l'histoire de la famille.

Ce premier roman est très réussi car le thème abordé n'est pas très facile, et surtout a déjà été traité de nombreuses fois.
Olivier Dorchamps parvient à nous entrainer dans la complexité des familles multiculturelles, la difficulté à trouver sa (bonne) place au sein de sa famille proche et élargie mais aussi au sein d'une société qui a encore du mal à gérer la pluriculturalité que ce soit ici ou ailleurs.
Et cette différence doit aussi apprendre à se gérer entre les générations, c'est à dire ceux qui ont quitté un pays pour s'installer ailleurs et commencer une nouvelle vie, et leurs enfants qui eux n'ont rien quitté, mais toujours vécu au même endroit et se sentent chez eux là où ils sont nés, ont grandi, ont été à l'école. Il faut se battre contre les préjugés, les délits de "sale gueule"...

Et puis le décalage avec les "cousins", la famille restée au pays, cette famille qui croit que ceux qui sont partis sont riches, doivent toujours rapporter des "cadeaux"...

O. Dorchamps décrit magnifiquement cette jolie famille marocaine, le regard des enfants qui se fait parfois dur, mais qui est aussi souvent tendre et surtout très reconnaissant.

C'est un roman d'une grande justesse, qui analyse avec finesse et sensibilité les différents décalages. Dans cette histoire il s'agit d'une famille franco-marocaine mais la situation pourrait s'adapter à toutes les autres configurations possibles. J'y ai vu tellement de parallèles avec tellement d'histoires croisées au gré de mes voyages et de mes rencontres.
On retrouve toujours cette ambivalence, pas toujours facile à vivre, pas toujours facile à expliquer et à comprendre.

Un joli premier roman qui mérite d'être découvert, un auteur à suivre !
"[...] ma mère en était sortie dans une belle djellaba neuve, turquoise, brodée de motifs floraux. [...] Mon père aussi portait une djellaba, brune, rayée de gris avec un liseré doré. Fouad était en jean et chemise rouge, beau comme la jeunesse le permet instantanément. Ils suscitaient sur leur passage les regards moqueurs de la foule des samedis matin. Cela m'avait d'abord irrité, puis j'avais réalisé que ces passants se demandaient sans doute comment on pouvait éclairer la vie d'autant de couleurs, eux qui oscillent du gris de la semaine au bleu marine des week-ends bon ton, et j'avais éprouvé un orgueil immense pour ma famille [...]" 
"Si mes parents on quitté le Maroc, c'était pour commencer une nouvelle vie, pas pour prolonger celle qu'ils avaient ici." 

Finitude, 253 pages. Août 2019