"Car la lecture est un singulier dialogue qui ne rêve que de pluriel, celui du désir incandescent d'échanger, de partager et de confronter ses impressions de lecture, de les dire aux autres et au monde, un désir puissant de faire circuler les oeuvres et de donner aux mots aimés l'écho le plus long et le plus lointain possible" Manuel Hirbec pour "Page"
Je me suis beaucoup interrogée sur les articles que je souhaite écrire, les livres dont je veux parler.
Dois-je faire un article pour chaque livre ? Ou uniquement ceux qui m'ont vraiment plu ?
La réponse je l'ai trouvé en pensant à mon club de lecture ; nous y sommes pour parler de tous les livres que nous lisons, pour échanger, discuter, alors comme l'idée est de faire un peu pareil ici, j'ai décidé de tout mettre. Il y aura donc des articles courts, des plus longs, des passionnés et des plus ternes. Certains vous donneront peut-être envie de lire le livre concerné, d'autres vous donneront peut-être envie de me convaincre...
Alors soyez indulgents, et surtout n'hésitez plus à faire un commentaire !
Au plaisir de (vous) lire.
mardi 27 août 2019
"Oublier Klara" de Isabelle Autissier
Iouri, ornithologue, russe d'origine, vit depuis 20 ans aux États-Unis.
Il est rappelé à Mourmansk lorsque son père, Rubin, mourant, souhaite le voir une dernière fois.
Rubin lui fait une curieuse demande : comprendre ce qui est arrivé à Klara, sa mère, arrêtée par des hommes en noir, une nuit alors qu'il n'était encore qu'un petit garçon.
Nous découvrons donc petit à petit l'enfance de Iouri auprès de son père marin-pêcheur, souvent absent, parfois violent et toujours très exigeant avec lui, Reva sa mère qui s'est enfermée dans un monde sans émotion ni sentiment, et Anton le père de Rubin, un grand-père faible, défaillant. C'est une enfance difficile pour Iouri, qui pour palier à tous ses manques se concentre sur les oiseaux, se passionne pour les oiseaux. Nous découvrons aussi l'enfance de Rubin le père et petit à petit en avançant, l'histoire de Klara.
C'est la Russie de Staline, post seconde guerre mondiale, c'est la guerre froide et le communisme, ce sont les arrestations arbitraires, c'est le goulag, ce sont les trahisons, c'est la peur... l'ambiance est là, le ton est donné, on a froid dans le dos et cela m'a rappelé cette même ambiance si bien décrite dans "pain amer" de Marie-Odile Ascher, cette Russie fermée, froide, violente, où l'on a faim et l'on tremble.
Mais c'est aussi la pêche que l'on découvre, la pêche en haute mer, la pêche qui vide les océans de leurs poissons, la pêche malgré la tempête, le métier si difficile de pêcheur avec les longues absences, les risques sur le bateau, la fatigue.
Et avec Klara, qui est chercheuse, on part dans le grand nord proche du cercle polaire, là où vivent les Nenets, ces tribus nomades qui vivent de l'élevage de rennes et de pêche.
Après "Soudain, seuls", c'est une deuxième rencontre littéraire avec Isabelle Autissier et je suis maintenant convaincue de son talent de conteuse, elle sait m'emmener en voyage avec elle, dans le temps, sur les bateaux et sur la glace. Elle n'épargne pas ses personnages et j'aime qu'elle en fasse des Hommes fragiles et vulnérables.
Stock, 320 pages.
mardi 16 avril 2019
"Taqawan" de Eric Plamondon
"Il faut se méfier des mots. Ils commencent parfois par désigner et finissent par définir. Celui qu'on traite de bâtard toute sa vie pour lui signifier sa différence ne voit pas le monde du même oeil que celui qui a connu son père. Quel monde pour un peuple qu'on traite de sauvages durant quatre siècles ?"Le 11 juin 1981 quelques 300 policiers de la Sureté du Québec débarquent dans la réserve de Restigouche pour empêcher les indiens Mig'maq de pêcher les saumons dans la rivière sous prétexte qu'ils en ramassent trop.
Sur la base de ce fait historique l'auteur nous raconte l'histoire d'Océane, une jeune adolescente indienne qui à la suite de ces évènements sera violentée, menacée, enlevée ; elle sera secourue et accueillie par un garde forestier, un vieil indien solitaire et une jeune institutrice française.
Les chapitres sont très courts, parfois il ne s'agit que d'un paragraphe, mais chacun a son importance pour la compréhension de l'histoire mais surtout de la grande Histoire.
Avec un retour très lointain aux sources, à l'arrivée des peuples indiens sur ces territoires, puis bien plus tard celle des français et des anglais on comprend mieux toute la complexité de la situation, mais aussi l'hypocrisie des peuples blancs et l'injustice faite aux peuples indiens.
Ces peuples millénaires nomades à qui l'on a tout pris, à qui on ne laisse que quelques kilomètre-carré pour survivre.
Il y a l'origine des mots, l'origine des légendes.
Il y a une incompréhension avec les Québécois qui veulent leur liberté par rapport au Canada mais qui sont eux-même incapables de comprendre le besoin de liberté des Indiens.
Il y a ces réserves qui ressemblent plus à des camps, fermés, où on déverse de l'alcool, de la drogue, où l'on prend les filles et maintenant cette histoire de saumon....
Un texte rapide, incisif, qui va droit au but.
Je découvre cet auteur canadien grâce à mon amie Sophie "des livres et des books", c'est une très belle découverte. Un style qui change, un livre qu'on dévore d'une traite et qui fait réfléchir.... notamment à la migration des peuples, sujet finalement toujours très d'actualité.
"C'est un drôle de concept, la terre natale. Ce sont de drôles de concepts, le territoire, la culture, la langue, la famille. [...] Mais d'où vient cette incroyable force collective qui mène le monde depuis toujours : défendre son territoire, son identité, sa langue ? D'où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l'espèce humaine se batte et s'entretue au nom d'un lieu, d'une famille, d'une différence irréductible ? Pourquoi mourir pour tout ça ?"
Le livre de poche, 224 pages.
mardi 26 décembre 2017
"Le grand marin" de Catherine Poulain
Lili quitte Manosque-les-Couteaux pour l'Alaska. Elle veut pêcher !
Après avoir traversé en bus les État-Unis elle arrive enfin sur l'île de Kodiak où elle trouve un bateau, le "Rebel", pour partir pêcher, avec son skipper Ian.
C'est un véritable livre d'apprentissage du monde de la pêche, en passant de la morue noire au flétan et aux crabes. La violence de la mer, des vagues, du froid, de l'humidité. Il faut tout apprendre, comment appâter, attraper les poissons, les vider, dormir sur le sol dur, humide, dans le roulis et tout ça pour pas grand chose.
Travailler 24h sur 24, rentrer au port et boire, fumer, boire, manger des popcorn et encore boire et fumer, c'est une ambiance humaine glauquissime, noire, dans un théâtre naturel magnifique.
Lili va se dépasser pour apprendre et rester sur le bateau, pour se faire une place dans ce monde d'homme. Il y a les blessures physiques, dangereuses, les blessures de l'âme, et un peu d'amour.
Mais quel monde, où règnent la violence, l'alcool, la drogue, la tristesse.
Chaque homme a son histoire qui l'a amené jusque là... y compris Lili.
Dans l'ensemble le livre m'a plu, j'ai aimé les grands espaces, partir en mer, affronter les dangers de la pêche, ses règles... J'ai même aimé la façon dont la ville, le port, la vie sur terre est racontée.
Cependant il y a quelques longueurs qui m'ont ralenti dans la lecture et m'ont dérangé sans que je puisse vraiment dire pourquoi.
C'est un très beau livre, un poil dérangeant, plutôt bien écrit et une histoire touchante, où l'on perçoit de la douleur, et un très grand mal-être.
"Embarquer, c'est comme épouser le bateau le temps que tu vas bosser pour lui. T'as plus de vie, t'as plus rien à toi. Tu dois obéissance au skipper. Même si c'est un con - il soupire. Je ne sais pas pourquoi j'y suis venu, il dit encore en hochant la tête, je ne sais pas ce qui fait que l'on veuille tant souffrir, pour rien au fond. Manquer de tout, de sommeil, de chaleur, d'amour aussi, il ajoute à mi-voix, jusqu'à n'en plus pouvoir, jusqu'à haïr le métier, et que malgré tout on en redemande, parce que le reste du monde vous semble fade, vous ennuie à en devenir fou. Qu'on finit par ne plus pouvoir se passer de ça, de cette ivresse, de ce danger, de cette folie oui ! "
"Je pensais aux hommes qui travaillaient à cette heure, [...] Et aux autres, qui travaillaient encore et toujours. Ils étaient vivants eux, et le sentaient à chaque instant. Ils étaient dans la vie magnifique, luttant au corps à corps avec l'épuisement, avec leur propre fatigue et la violence de l'au-dehors."
"Je suis une tueuse comme les autres, j'ai éventré mon premier flétan. J'ai même mangé son coeur encore vivant. C'est moi qui tue à présent. Le sel me brûle le visage, le sang a durci mes cheveux, collé mes mèches entre elles. Je m'endors sous mon casque baroque, le feu aux joues, au coin de mes lèvres un peu de sang séché."Éditions de l'Olivier, 368 pages.


