Je me suis beaucoup interrogée sur les articles que je souhaite écrire, les livres dont je veux parler.

Dois-je faire un article pour chaque livre ? Ou uniquement ceux qui m'ont vraiment plu ?

La réponse je l'ai trouvé en pensant à mon club de lecture ; nous y sommes pour parler de tous les livres que nous lisons, pour échanger, discuter, alors comme l'idée est de faire un peu pareil ici, j'ai décidé de tout mettre. Il y aura donc des articles courts, des plus longs, des passionnés et des plus ternes. Certains vous donneront peut-être envie de lire le livre concerné, d'autres vous donneront peut-être envie de me convaincre...

Alors soyez indulgents, et surtout n'hésitez plus à faire un commentaire !

Au plaisir de (vous) lire.

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lundi 13 avril 2020

❤️❤️❤️ "La panthère des neiges" de Sylvain Tesson




Dans ce récit, Sylvain Tesson nous livre ses observations et pensées lors d’un voyage qu’il a fait au Tibet, sur le haut plateau de Chang Tang au pied du mont Kunlun. Un voyage un peu particulier car invité par Vincent Munier, photographe animalier, il partait se mettre à l’affût de la panthère des neiges. Avec Munier et Tesson,  Marie, cinéaste-animalière (et fiancée de Munier) et Léo aide de camp de Munier - après avoir abandonné sa thèse de philo. Quel drôle d’équipage !

Les voilà à plus de 4000 m d’altitude dans une nature sauvage, aride, gelée mais tellement vivante. Vivante de tous ces animaux qui déambulent à peu près librement -malheureusement les braconniers font tout de même partis de cette réalité.
Il y a des gazelles, des ânes sauvages, des renards, des loups, des yacks, des kiangs, des pikas, des chirous, des chèvres bleues, de multiples oiseaux du plus petit au plus gigantesque tels les vautours et aigles royaux…
Partir en hiver, car c’est l’hiver que les panthères sont en rut, qu’elles sortent, qu’on a une chance de les apercevoir…

Ainsi en étant à l’affût, ils sont contemplateurs, observateurs, témoins de cette force de vie magnifique !
Le plaisir est presque plus dans l’attente, l’attente décuple la joie du moment de l’apparition.


Un livre qui parle de montagne, d’animaux, de contemplation, d’attente, de patience, de philosophie : la vie.
Que fait l’homme, quelles traces laisse-t-il ? Un livre pour ouvrir les yeux ?
Il y a l’aventure physique, géographique mais aussi cette aventure du questionnement sur l’humain, la vie.

Une très belle analyse de l’Homme en tant qu’être humain qui veut tout et son contraire, qui est un éternel insatisfait, lui-même ne se met pas en dehors de cet être humain là, ce n’est pas un jugement des autres mais bien de la nature humaine.
Une critique qui à lire aujourd’hui, au moment où nous vivons le confinement, est assez intéressante. En espérant que notre mémoire ne nous joue pas de mauvais tour à la sortie de cette crise….

Un livre court, mais dense, très dense.
Ce fut pour moi un voyage lent, progressif, j’ai pris le temps de relire des phrases entières, plusieurs fois.
D’en recopier…parce que la langue est belle, finement maniée, utilisée.

Je découvre cet auteur avec son écriture si belle et si simple à la fois ; le vocabulaire est précis, imagé, il sait stimuler notre imaginaire, on voit, ressent, entend…. On y est !


C’est un livre qui pendant sa lecture m’en a remémoré de très beaux, tel « Voyage d’une parisienne à Lhassa » de l’extraordinaire Alexandra David-Néel, ou encore « Sur les pas d’Alexandra… », le très beau « Funérailles célestes » de XinRan ainsi que le récit de Paolo Cognetti « Sans jamais atteindre le sommet ». Tous ces livres qui nous font voyager dans le monde et près de nos âmes.

"L'affût est un pari : on part vers les bêtes, on risque l'échec."
"la montagne était immobile, l'air pur, l'horizon vide. D'où un troupeau aurait-il débouché ? "
"Il célébrait la grâce du loup, l'élégance de la grue, la perfection de l'ours. Ses photos appartenaient à l'art, pas à la mathématique. "
"...je m'étais dit qu'il était fort dommage d'affubler du même nom de chasseur l'homme éventrant le mammouth d'un coup d'épieu et le monsieur à double menton distribuant sa volée de plombs à un faisan obèse, entre le cognac et le chaource. "
"On pouvait d'échiner à explorer le monde et passer à côté du vivant."
 "Alors l'inétendu s'étendit, l'ineffable connut le décompte, l'immuable s'articula, l'indifférencié prit des visages multiples, l'obscur s'illumina. Ce fut la rupture. Fin de l'Unicité !"
 "Avec Munier je commençais à saisir que la contemplation des bêtes vous projette devant votre reflet inversé."
"...l'une des traces du passage de l'homme sur la Terre aura été sa capacité à faire place nette."
" C'étaient des totems envoyés dans les âges. Ils étaient lourds, puissants, silencieux, immobiles : si peu modernes ! Ils n'avaient pas évolué, ils ne s'étaient pas croisés. Les mêmes instincts les guidaient depuis des millions d'années, les mêmes gènes encodaient leurs désirs. Ils se maintenaient contre le vent, contre la pente, contre le mélange, contre toute évolution. Ils demeuraient purs, car stables. C'étaient les vaisseaux du temps arrêté. La Préhistoire pleurait et chacune de ses larmes était un yack. Leurs ombres disaient : "Nous sommes d'ici et de toujours. Vous êtes de la culture, plastiques et instables, vous innovez sans cesse, où vous dirigez-vous ?""
"Aussitôt que nous l'apercevions [la bête], une paix montait en nous, un saisissement nous électrisait. L'excitation et la plénitude, sentiments contradictoires."
" Le cheminot défend le cheminot. L'homme se préoccupe de l'homme. L'humanisme est un syndicalisme comme un autre." 
Gallimard, 167 pages. Octobre 2019.

dimanche 5 mai 2019

"Soudain, seuls" de Isabelle Autissier


Louise et Ludovic sont un jeune couple tout les deux épris de sport, plutôt la voile et le ski pour Ludo, et la montagne pour Louise.
Ensemble ils décident de faire un break et de partir traverser les océans à bord d'un bateau, le Jason.
Au cours de leur périple ils décident de passer par une île perdue loin à l'est du Cap Horn, une île protégé où il n'est pas autorisé de s'arrêter. Une île qui abritait autrefois une base baleinière maintenant en ruine.

Et c'est là que l'aventure bascule, un orage violent les bloque sur l'île et fait disparaitre leur bateau.
Comment survivre ? L'ancienne base est à moitié écroulé, il n'y pas de nourriture, il fait froid et ils n'ont plus aucun moyen de communication.

Se révèle alors le caractère de chacun, ses forces et ses faiblesses ; l'amour de ce couple si uni est mis à rude épreuve.
Peut-on sortir indemne d'une telle histoire ?

Le récit est très bien mené car on part tranquillement en suivant les deux amoureux et petit à petit la tension monte, et de plus en plus fort, il est impossible de poser le livre avant d'avoir terminé, on veut absolument savoir ce qu'il va se passer.

Les émotions sont fortes et parfaitement décrites, elles nous portent, nous poussent, la boule dans la gorge, le ventre serré, on tremble, on a peur, froid et faim.

Un livre qui se dévore !

Stock, 249 pages.

mardi 30 avril 2019

"Une vie avec Alexandra David-Néel" de Fred Campoy et Mathieu Blanchot


En 1959 Marie-Madeleine Peyronnet entre au service d'Alexandra David-Néel qui a déjà 90 ans.
Ensemble elles s'installent à Digne dans la maison de l'exploratrice.
Tout en racontant les dix années qu'elle a passé auprès de la vieille femme, Marie-Madeleine revient sur des instants de l'histoire de la grande aventurière, son enfance, son mariage et bien sur ses voyages et son fils adoptif.
C'est un mélange de l'histoire d'Alexandra mais aussi de ce que vit Marie-Madeleine à ses côtés, l'attachement qu'elle éprouve pour cette femme d'une si grande intelligence et avec un caractère très fort, parfois très difficile. Mais il faut dire qu'à 90 ans passés Alexandra souffrait beaucoup dans son corps, ce qui ne l'a pas empêché de faire une demande de passeport à 100 ans !!

Alexandra a passé plus de 15 ans en Chine et au Tibet mais aussi en Inde, première femme européenne bouddhiste elle a énormément étudié la religion mais aussi le sanskrit pour lire les textes. Une femme intelligente, érudite et qui n'avait absolument pas froid aux yeux.

J'ai aimé le dessin, la narration avec des va-et-vient mais aussi le fait que cela soit tourné vers Marie-Madeleine, son expérience auprès de cette grande personne qu'était Alexandra, son vécu et son ressenti. Cette rencontre a totalement orienté le sens de sa vie qu'elle a entièrement dévouée à Alexandra.
 "Sans entrer dans de grandes considérations, on peut juger de la différence existant entre l'idée primordiale de la religion de nos pays et du bouddhisme.... Tandis que l'une dit au malheureux étreint par la douleur : « résigne-toi, courbe le front »... L'autre lui crie : « combats la souffrance, cesse d'être la victime de ta propre stupidité, tes erreurs et tes préjugés sont les divinités des ténèbres sur l'autel de qui tu immoles le meilleur de ta vie...apprends à connaitre la nature des choses qui t'environnent, à te connaitre toi-même et la connaissance te fera libre et heureux»"
Pour les "fans" je vous recommande aussi les lectures de "Voyage d'une parisienne à Lhassa" et de "Dans les pas d'Alexandra David-Néel, du Tibet au Yunnan".

Grand Angle.

dimanche 13 mai 2018

❤️❤️❤️ "Dans les pas du fils" de Renaud et Tom François avec Denis Labayle



Tom a 16 ans, il ne travaille plus à l'école, passe beaucoup de temps à fumer (et boire) avec ses copains. Il vit à Biarritz avec sa mère, son père étant lui à Paris.
Les relations entre les deux hommes sont extrêmement compliquées, violentes et agressives.
Alors après un énième rendez-vous avec l'école Renaud décide de partir avec son fils, de l'emmener traverser le Kirghizstan à dos de cheval pendant 3 mois.

Ce voyage initiatique a pour but de faire comprendre à l'adolescent que son père n'est pas son ennemi, qu'il est là pour lui et qu'il ne doit pas gâcher sa vie, c'est lui qui en a le contrôle.

Ce récit est le témoignage de ce père et ce fils qui ont fait ce voyage en 2014, une histoire bouleversante d'émotion, de vérité, de partage, de don de soi.

D'un point de vue purement aventure/voyage, les deux hommes font des rencontres incroyables dans un pays pauvre, loin de tout et dont les éléments ne sont pas toujours favorables à une vie facile. Malgré la barrière du langage ils arrivent à tisser de vrais liens avec les hommes et les femmes qu'ils croisent au gré de leur pérégrination, il y a aussi quelques mauvaises rencontres mais heureusement elles sont plus rares. L'accueil des paysans kirghizes est incroyable et bien qu'ils vivent dans le plus grand dénuement ils sont toujours prêts à offrir, à accueillir ces deux inconnus qui voyagent à cheval.

Les paysages qu'ils traversent sont époustouflants de beauté et l'on assiste petit à petit à l'émerveillement de l'adolescent devant la beauté du monde, il se sensibilise à la nature, à ce qui l'entoure.
Le lien que Tom crée avec son cheval surprend également son père qui ne le croyait pas capable de prendre aussi bien soin d'un animal.

Et puis bien entendu on voit l'évolution de la relation du père et du fils, une relation incroyable, un père (un héros) qui fait tout pour son fils et malgré les rebuffades du jeune mâle, il persiste.

Cette relation est tout simplement magnifique, et voir ce jeune garçon se transformer en homme, le voir se raisonner, devenir plus mature, plus humain encore, c'est un pur bonheur.

Un livre à lire, à découvrir et à offrir !!

Pocket, 250 pages.

NB: Au retour de leur voyage Renaud, qui était en contact avec une journaliste, a fait paraitre un article sur leur aventure dans le monde du 30 aout, "la chevauchée initiatique" a inspiré Laurent Mauvignier pour son livre "Continuer". Il y a eu bien sûr quelques échanges de courtoisie...

dimanche 29 avril 2018

"La voie royale" de André Malraux


Ma découverte récente de Siem-Reap et des temples d'Angkor m'a fascinée et m'a donnée envie de lire et découvrir un peu plus le Cambodge et ses temples.
Bien entendu on ne peut pas passer à côté de Malraux venu découvrir lui-même ces temples et qui a même tenté d'en ramener des sculptures, ce qui lui a valu une arrestation et ainsi de passer quelques mois supplémentaires dans ce magnifique pays.

De son expérience il a tiré ce livre qui nous raconte le périple de Claude Vannec, archéologue, parti sur les traces de la "voie royale" afin de rapporter en France des bas-reliefs sculptés.

Le livre se déroule en 4 parties distinctes. Tout d'abord le voyage en bateau au cours duquel Claude Vannec rencontre le célèbre aventurier Perken à qui il finira par proposer de l'accompagner au cours de son expédition. Ce même Perken a non seulement grand besoin d'argent mais il est aussi à la recherche d'un autre de ses comparses, Grabot, qui a disparu dans la jungle.
La deuxième partie nous relate ce voyage entrepris par les deux aventuriers sur cette fameuse "voie royale", la découverte de temples, la difficultés de récupérer ces fameuses pierres.
Au cours de la troisième partie nos aventuriers se retrouvent dans un village moïs, où ils découvrent toute l'horreur de la sauvagerie.
La dernière partie nous conte le retour tragique des deux hommes.

Bien que le livre soit assez court il m'a fallu un certain temps pour en venir à bout. Dès le départ le sujet m'enchantait ; revivre les découvertes faites lors de mon voyage, avoir des images à mettre sur des mots, tout cela m'excitait beaucoup. Cependant je ne m'attendais pas à une lecture aussi ardue, j'ai été assez surprise de la complexité de certaines phrases qu'il a fallu que je relise plusieurs fois pour parfois finalement ne pas les comprendre...
J'ai aimé l'histoire dans son ensemble mais cette écriture compliquée et difficile m'a un peu gâché le plaisir, et pourtant Malraux nous permet de retrouver la luxuriance de la forêt, le vert des feuilles, le bruit des insectes et des oiseaux, la chaleur moite qui envahit tout, l'ambiance est là, merveilleuse de beauté et de résistance.

Donc un livre qui m'a plu par l'histoire qu'il nous offre, les paysages, les descriptions de la forêt mais aussi de cette époque folle où tout était permis, où tout était à découvrir, avec un bémol pour le style parfois trop compliqué pour moi.

Le Livre de Poche, 223 pages.

mardi 26 décembre 2017

"Le grand marin" de Catherine Poulain



Lili quitte Manosque-les-Couteaux pour l'Alaska. Elle veut pêcher !
Après avoir traversé en bus les État-Unis elle arrive enfin sur l'île de Kodiak où elle trouve un bateau, le "Rebel", pour partir pêcher, avec son skipper Ian.

C'est un véritable livre d'apprentissage du monde de la pêche, en passant de la morue noire au flétan et aux crabes. La violence de la mer, des vagues, du froid, de l'humidité. Il faut tout apprendre, comment appâter, attraper les poissons, les vider, dormir sur le sol dur, humide, dans le roulis et tout ça pour pas grand chose.
Travailler 24h sur 24, rentrer au port et boire, fumer, boire, manger des popcorn et encore boire et fumer, c'est une ambiance humaine glauquissime, noire, dans un théâtre naturel magnifique.

Lili va se dépasser pour apprendre et rester sur le bateau, pour se faire une place dans ce monde d'homme. Il y a les blessures physiques, dangereuses, les blessures de l'âme, et un peu d'amour.

Mais quel monde, où règnent la violence, l'alcool, la drogue, la tristesse.

Chaque homme a son histoire qui l'a amené jusque là... y compris Lili.

Dans l'ensemble le livre m'a plu, j'ai aimé les grands espaces, partir en mer, affronter les dangers de la pêche, ses règles... J'ai même aimé la façon dont la ville, le port, la vie sur terre est racontée.

Cependant il y a quelques longueurs qui m'ont ralenti dans la lecture et m'ont dérangé sans que je puisse vraiment dire pourquoi.
C'est un très beau livre, un poil dérangeant, plutôt bien écrit et une histoire touchante, où l'on perçoit de la douleur, et un très grand mal-être.
"Embarquer, c'est comme épouser le bateau le temps que tu vas bosser pour lui. T'as plus de vie, t'as plus rien à toi. Tu dois obéissance au skipper. Même si c'est un con - il soupire. Je ne sais pas pourquoi j'y suis venu, il dit encore en hochant la tête, je ne sais pas ce qui fait que l'on veuille tant souffrir, pour rien au fond. Manquer de tout, de sommeil, de chaleur, d'amour aussi, il ajoute à mi-voix, jusqu'à n'en plus pouvoir, jusqu'à haïr le métier, et que malgré tout on en redemande, parce que le reste du monde vous semble fade, vous ennuie à en devenir fou. Qu'on finit par ne plus pouvoir se passer de ça, de cette ivresse, de ce danger, de cette folie oui ! "
"Je pensais aux hommes qui travaillaient à cette heure, [...] Et aux autres, qui travaillaient encore et toujours. Ils étaient vivants eux, et le sentaient à chaque instant. Ils étaient dans la vie magnifique, luttant au corps à corps avec l'épuisement, avec leur propre fatigue et la violence de l'au-dehors."
"Je suis une tueuse comme les autres, j'ai éventré mon premier flétan. J'ai même mangé son coeur encore vivant. C'est moi qui tue à présent. Le sel me brûle le visage, le sang a durci mes cheveux, collé mes mèches entre elles. Je m'endors sous mon casque baroque, le feu aux joues, au coin de mes lèvres un peu de sang séché." 
Éditions de l'Olivier, 368 pages.

mercredi 25 mai 2016

❤️❤️❤️ " Boussole " de Mathias Enard


GONCOURT 2015

Au cours d'une longue nuit d'insomnie, le musicologue franco-autrichien Franz Ritter, qui vient d'apprendre qu'il est très malade, se remémore une partie de sa vie. Une partie de vie qu'il a passé en Orient, entouré d'orientalistes européens dont Sarah, une française passionnée et apparemment "passionante" - qui travaille notamment sur sa thèse dont le thème est "les images et représentations de l'Orient" - , Gilbert de Morgan le maître de thèse de Sarah, Marc Faugier qui fait une étude sur la prostitution et le sexe en Orient, et tant d'autres.
Ainsi en suivant Franz on se plonge dans les rues de Vienne, d'Istanbul, d'Alep, de Damas et Téhéran; sur les chemins des premiers orientalistes partis à la découverte de cette incroyable partie du monde, telle Annemarie Schwarzenbach - écrivaine, journaliste et aventurière suisse - et Marga d'Andurain - aventurière française, propriétaire de l'hôtel Zénobie à Palmyre.
On écoute Schubert, Schumann, les "Kindertotenlieder" de Mahler, Nazeri, Shahnam, on lit les poètes Hafez et Rumi...

Je pense qu'il n'est pas faux de dire que ce livre n'est pas à la portée de tout le monde, il faut être posé, au calme, pour en faire la lecture, avoir du temps devant soi.
Mathias Enard nous livre toute son érudition dans de grandes phrases, parfois très longues ; il utilise un vocabulaire très riche et si l'on est curieux on apprend beaucoup de choses, de mots de cette merveilleuse langue. Cependant l'histoire est passionnante et il m'est arrivé à plusieurs occasions d'avoir des fou-rire, il sait mélanger les différents registres de langue en passant du langage soutenu au langage familier facilement, un vrai plaisir de lecture de la "langue française" !

Lorsqu'il nous parle d'Istanbul :
"Il décrit, subjugué, cette succession de monuments, de palais, de villages, la puissance de ce site qui me frappait moi aussi en plein et me remplissait d'énergie, tant cette ville est ouverte, une plaie marine, une faille où la beauté s'engouffre ; se promener dans Istanbul était quel que soit le but de l'expédition, un déchirement de beauté dans la frontière - que l'on voit Constantinople comme la ville la plus à l'est de l'Europe ou la plus à l'ouest  de l'Asie, comme une fin ou un commencement, comme une passerelle ou une lisière, cette mixité est fracturée par la nature et le lieu y pèse sur l'histoire comme l'histoire elle-même sur les hommes."

Franz avec un peu de culpabilité nous raconte son expérience de l'opium :
"L'opium était, dans notre imaginaire, tellement associé à l'Extrême-Orient, à des chromos de chinois allongés dans des fumeries qu'on en oubliait presque qu'il était originaire de Turquie et d'Inde et qu'on l'avait fumé de Thèbes à Téhéran en passant par Damas, ce qui, dans mon esprit, aidait aussi à éloigner l'appréhension : fumer à Istanbul ou Téhéran c'était retrouver un peu l'esprit du lieu, participer d'une tradition que nous connaissions mal et remettre au jour une réalité locale que les clichés coloniaux avaient déplacé ailleurs. [...]... je n'en sens plus mes poumons [...] à ma grande honte, je ne ressens rien d'autre que la disparition de mon appareil respiratoire, une grisaille de l'intérieur, on m'a noirci la poitrine au crayon à papier. [...] ... j'avais l'impression que mes considérations étaient comme le Bosphore - un bel endroit entre deux rives, mais qui, au fond, n'était que  de l'eau, pour ne pas dire du vent."
Il nous ramène parfois à la difficile réalité du moment, notamment lorsqu'il nous parle des djihadistes brûlant des tambours et des trompettes, ceux-là même qui donnaient l'alerte sur l'arrivée des janissaires turcs et que les francs ont copié :
"[...] et aucune image ne représente mieux la terrifiante batailles que les djihadistes livrent en réalité contre l'histoire de l'Islam que ces pauvres types en treillis, dans leur bout de désert, en train de s'acharner sur de tristes instruments martiaux dont ils ignorent la provenance."
ou encore :
" [...] mais on ne peut pas dire que Dieu donne le meilleur de lui-même ces temps-ci - les orientalistes non plus - j'entendais un spécialiste du Moyen-Orient préconiser qu'on laisse partir tous les aspirants djihadistes en Syrie [...] ils mourraient sous les bombes ou dans des escarmouches [...] . Il suffisait juste d'empêcher les survivants de revenir. [...] peut-on raisonnablement envoyer nos régiments de barbus se venger de l'Europe sur des populations civiles innocentes de Syrie et d'Irak [...]. Pratique, certes, mais pas très éthique."
On retrouve aussi ce que nous lisions déjà chez Delphine Minoui à propos de la jeunesse iranienne, jeunesse qui montre bien le fossé existant entre la société iranienne et la classe intellectuelle :
"Cette différence si iranienne entre le biroun et l'andaroum, l'intérieur et l'extérieur de la maison, le privé et le public [...] était poussée à l'extrême par la République islamique. On entrait dans un appartement ou une villa du nord de Téhéran et on se retrouvait soudain au milieu d'une jeunesse en maillot de bain qui s'amusait, un verre à la main, autour d'une piscine, parlait parfaitement anglais, français ou allemand et oubliait dans l'alcool de contrebande et le divertissement, le gris du dehors, l'absence de futur au sein de la société iranienne."
Franz nous parle de la virulence de l'identité plaquée par l'autre et prononcée telle une condamnation ; on lui a "imposé" d'être chrétien parce que blanc en Iran, on lui a "imposé" d'être allemand parce que blanc une fois encore et en présence d'un iranien-nazi souhaitant à tout prix rencontrer un allemand, on a "imposé" à Sarah une judaïté à cause de son nom, ainsi il dénonce cette assujettissement à une identité posé par un jugement :
"Il est étrange de penser qu'aujourd'hui en Europe on pose si facilement le nom de "musulman" sur tous ceux qui portent un patronyme d'origine arabe ou turc. La violence des identités imposées... "

Mathias Enard nous apprend aussi que c'est Halil Sherif Pasha dit "Halil Bey", un diplomate ottoman-égyptien - futur ministre des affaires étrangères à Istanbul - qui passa commande auprès de Gustave Courbet, de deux toiles très spéciales, "le Sommeil" où l'on voit deux femmes endormies enlacées, ainsi que "L'origine du monde", toile bien connue. C'était un grand collectionneur d'art et outre ses deux toiles il en commanda de nombreuses autres à de nombreux artistes dont Ingres (Le bain turc), Delacroix, Corot...

Pour finir et non pas pour vous effrayer une liste non-exhaustive des mots découverts (le challenge serait de retenir leur signification et de savoir les réutiliser ! ) : allogène, almé, altique, aporie, atrabilaire, biffin, bombarde, boutre, cantilène, chromo, climatère, douçaine, gamelan, herméneutique, heuriger, houri, librettiste, jusant, lusaphone, mélisme, monodie, ostinato, parousie, prébende, rhyton, roumi, sigillé, spécieux, sybarite, téléologie, tell, thébaïque, théosophique, thériaque, tiré-à-part, uniate, zarb, zilzr